‹ Le Fond du sac, par le chevalier de ChatelainChapitre 64 sur 396 · CHE3TER (REV. GREVILLE JOHN · texte numérisé non relu

CHE3TER (REV. GREVILLE JOHN

Une Pbière à Dieu.

Jusque» à quand Seigneur! Les pauvres gens, mes frères, Traîneront-ils leurs jours ou plutôt leurs misères Dans ce pays de liberté ?

Jusques à quand Seigneur! au rabais et sans trêve.

UNE PRIÈRE À DIEU. 83

Ces parias de notre avidité,

Travailleront-ils donc sans rien qui les relève?

Sans être secourus, quand sous le poids des maux lis tombent, implorant, mais en vain, le repos?

La neige dru tombait sur les bruyères,

Le vent âpre souillait à travers les marais,

Quand je trouvai sur un froid tas de pierres L’un do ces parias, l’un des pauvres Anglais.

C’était un homme ayant la barbe grise,

Il pouvait bien avoir au moins sept fois dix ans,

Nul habit chaud de la sévère bise Ne le garantissait, malgré les fiers autans.

Dès le matin, quand paraissait l'aurore,

Ratatiné, Hétri posait là le vieillard, .

L'ombre du soir l’y retrouvait encore Dans un état piteux, et souvent l’oeil hagard.

Car lui jadis de si forte charpente,

Il était décharné maintenant, et scs os

Les eussiez vu tressaillir d’épouvante Tout à travers sa peau, tant vifs étaient ses maux 1

Cassant la pierre, et sans prendre de cesse.

Depuis l'aube du jour jusqu’à la froide nuit,

Ayant passé sa vio et sa jeunesse A ce rude labeur qui ne rapporte fruit.

Quand lui parlai, sur sa joue amaigrie Je vis des pleurs couler: “Oh! ’’ me dit-il, “ Mossieu Je recevons pour c’te belle industrie,

Cinq shillings par semaine, et vrai ! c’est payé peu !

“ Oh ! nous pourrions être admis à l’hospice,

Par ce temps âpre et dur oà le froid pique fort,

Mais pour nous dà ce serait un supplice De nous quitter l'un l’autre, avant que d’être au port.

“ Pour notre vieille et bonne ménagère Entrer en un tel lieu ! ça lui fendrait le cœur 1

Elle en mourrait quitter notre chaumière,

De ces rudes cailloux, mieux vaut rester casseur ! "

Sur le chemin qui mène à la bruyère Je laissai le vieillard parmi les froids marais, o 2

UNE PRIÈRE À DIEU

Et puis à Diea je fis cette prière :

“ O mon Dieu I viens en aide à nos pauvres Anglais ! ”

Jusques à quand Seigneur ! Les pauvres gens, nos frères. Traîneront-ils leurs jours ou plutôt leurs misères Dans ce pays de liberté,

Sans être secourus dans leurs peines amères ?

Jusques 1 quand Seigneur! dans son avidité Le riche au pauvre, hélas! fermera-t-il sa bourse? Combien de temps encor l'Insensibilité

Laissera-t-elle sans ressource Errer par monts, errer par vaux.

Des pauvres les petits, ces tout gentils agneaux,

Sans avoir d’eux aucun soin bénévole,

Saus seulement un jour les conduire h l'école,

Sans leur apprendre un peu A rendre hommage à Dieu !

Le rude froid soufflait sur la bruyère,

De son manteau la neige entourait le marais,

Quand dans un champ qui n'était en jachère,

Non loin de moi je vis l'un des pauvres Anglais.

C'était de fait un enfant en bas âge,

Très faible et rabougri, de sept ou de huit ans.

Sa main était bleuâtre, et son visage,

Etait d’un rouge feu par le froid des autans.)

Sa lèvre bleue était aussi gonflée,

Il était maigrelet, et ses esprits vitaux

Semblaient dormir spuB la vive gelée ;

Il avait pour état . . . d’efirayer les corbeaux.

Il ne mangeait certe à sa suffisance Le pauvre cher enfant, mais du matin au soir

Qu'il plût ou non, il lui fallait d’urgence Pourchasser les corbeaux, c’était là son devoir.

Le pauvre enfant n'avait repos ni trêve,

La semaine c’était un long, bien long labeur ;

Pour lui la vie était un triste rêve,

Point de délassement, point de jour du Seigneur !

Quand lui parlai, sur sa joue amaigrie Je vis des pleurs couler : “ Oh I " me dit-il, “ Mossieu Je n’ gagnons dà qu'une mesquinerie,

Moins de trois sous par jour pour ça, — c’est payé peu !

UNE PRIÈRE À DIEV.

“ C’est embêtant d'être ainsi solitaire,

.l’aimerais mieux l'école . . . Oui, d’abord j’avais peur, Mais ce n’est pas le pire de l’affaire,

Car Mossieu certain jour j’eus un bien grand malheur!

“ Imaginez mou bon M’sieu que naguère,

Quand j’étais fatigué d’effrayer le corbeau

Je m’amusai pour Benjamin mon frère,

A creuser un navet, oh ! Mossieu qu’ c’était beau !

“ Mais v’ià-t-y pas qu’ tout à coup vint not’ maître, En voyant c’ que j’ faisais il m’appela voleur,

Me battit di bien fort, comme salpêtre,

Et me prit la moitié de mon gain . . . quel malheur !

“ Si bien, Mossieu, que ne sais plus que faire,

Et que le temps est long, oh ! bien long à passer.

Mais de ces bœufs vous regardez la paire.

C’est à Maître, Mossieu, qui les fait engraisser."

Sur un bercail voisin jetai la vue,

Et je vis de brebis un troupeau plantureux,

Chaque brebis était grasse et repue.

Tant l’herbe était épaisse, et les mets savoureux.

Tout près de là, je vis faisant ripaille,

Des lièvres éhontés brouter le gazon frais,

Et déguster cette chère mangeaille Sans s’inquiéter dà si je les regardais.

Je m’en allai; car mon cœur était triste,

Voyant des animaux et manger et lamper,

Tandis qu’ hélas ! un pauvre enfant gagiste Sous sa dent n’avait rien à mettre pour souper.

Je m’en allai ; car mon cœur était triste,

Voyant rester saus pain du Christ les doux agneaux, Tandis que pour être en haut d’une liste,

Des hommes à prix d’or gonjiaient des animaux.!1)

Et dans ce champ dominant la bruyère Je laissai ce garçon à l’état si piteux,

Faisant à Dieu tout bas cette prière :

“ O mon Dieu ! viens en aide aux Anglais malheureux !

(•) Nous prions le lecteur de se rappeler les prix accordés aux animaux UonrsouJjUs présentés par feu le Prince Albert aux divers concours agricoles, l.e Prince, vu sa qualité de Prince Consort, ne payait pas do taxes pour les fermes qu’il exploitait. Tous ses concurrent.., les fermiers, payaient leurs taxes, comme Vous et Moi. — C’. dk C.

novembre.

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