‹ Le Fond du sac, par le chevalier de ChatelainChapitre 65 sur 396 · CLARE (JOHN · texte numérisé non relu

CLARE (JOHN

Novembre.

Le paysage dort du matin à midi

.Sous un manteau pesant et de givre et de brume,

Ce n’est que par hasard qu’un soleil engourdi,

Sans rayons, et tout rond, comme un soleil posthume. Se fait voir hébété sur le triste horizon.

I’âlo contrefaçon d’une blafarde lune.

Pendant des jour» entiers, sur l'humide gazon,

Les bergers tout transis errent sur la commune, Conduisant leurs troupeaux qu’il peine ils peuvent voir Tant la plaine est obscure et le brouillard est noir.

Sous ce ciel sans azur le lièvre moins timide Près de son gîte dort, il n’a plus de frayeur;

A peine bouge-t-il quand vers son sol humide.

S'avance du berger le chien rude coureur ;

Le sauvage poulain il peine se retourne Pour toiser le passant, puis relisse sa peau ;

Traqué, le vieux corbeau sur la route séjourne,

Et s’abstient de voler pour gagner son créneau ;

Ainsi le jour éteint sous ces cieux gris et sombres Tâche en vain du sommeil de dissiper les ombres.

Vers midi le hibou quitte son noir réduit Agitant lourdement dans l'air son aile grise,

Le geai qui l’apperçoit en a peur, et s'enfuit,

Et les petits oiseaux chuchètent de surprise ;

Et moult il B’en émeut le superstitieux ;

C’est pour lui le guignon, et des malheurs sans nombre. Tandis que les vachers de plus en plus peureux,

En rêvant éveillés que le jour n’est qu’une ombre, Craignent, comme de nuit, que sortant des tombeaux Spectres et revenants n’cflraycnt leurs troupeaux.

Ce n’est pas cependant pour y rester sans cesse Que le temps endormi met la terre au cachot,

Des vents impétueux le choc et la rudesse Ont bientôt éveillé la forêt en sursaut,

Et la forêt bientôt chante son chant d’orage,

La chanson d’un long deuil, la chanson de l'hiver,

Et le nuage épais pourchasse le nuage.

Et l’horizon soudain devient d'un gris de fer,

NOYEMBBÏ.

Et sur le ciel uni s’élargit la tempête,

Et des teintes de feu des monts plissent le faite.

Et la tempête court et s'attaque aux forêts, Gémissant ses sanglots il travers leurs branchages, La corneille croasse, et par flocons épais Pourchassés par la peur fuient les ramiers Bauvages, Tandis que l’épervier fier plane au-dessus d’eux ;

Le vanneau cherche au loin abri contre l’orage, Cependant que mouillés dans ce déluge affreux ,

Les gardes-forestiers étourdis du tapage De la pluie et du vent, n’entendent souvent pas Le coup du braconnier qui sème les trépas.

Le laboureur au bruit qu’éveille la tempête Pour se mettre à couvert a quitté son travail,

De Ba veste grossière alors couvrant sa tête,

Il se courbe et détale en ce triste attirail ;

Pendant que sur son front toujours souffle la pluie Que lui jette le vent dont s’accroît la fureur;

Lui, pour reprendre haleine et se tourne et s'essuie, Et puis poursuit sa course avec nouvelle ardeur, Vers la plaine aux roseaux oh non loin de la butte,

Il sait que du berger il trouvera la hutte.

Le gamin qui naguère effrayait le corbeau Pour lui faire quitter le froment mis en meule,

Se hâte de tresser en guise do chapeau Un bonnet phrygien fait de paille et d'éteule ;

Puis il va grelottant sous un arbre voisin S’abriter sous les plis façonnés par le lierre,

Et là s’amuse à suivre, à voir passer le grain,

Epiant l'ouragan si beau dans sa colère ;

Et reluquant souvent bien que hauts, ces vieux nids Où le dernier printemps il trouva des petits.

Ainsi s'use le mois dans des phases diverses De calmes, d'ouragans, et d'ombre et de soleil,

Une heure retentit de tempêtes, d’averses.

L’heure d’après s’endort, et meurt dans le sommeil ; Une nudité froide envahit la prairie,

Cependant du village, et du matin au soir,

Jaillissent bien des bruits qu'accueille l'industrie,

De la forge au moulin, de la ferme au manoir;

Page 1