‹ Le Fond du sac, par le chevalier de ChatelainChapitre 80 sur 396 · LE SEIGNEUR DE DUNKEBRON · texte numérisé non relu

LE SEIGNEUR DE DUNKEBRON

Le Seigneur de Dunkerbon.(')

Pourquoi de Dunkerron le Maître et le Seigneur Le grand O’Sullivan héros au noble cœur,

Chcrche-t il à minuit la grève solitaire

Quand sa barque est au port, quand il n’est pas en guerre?

Quand sa meute aussi dort ? . . Pourquoi seul chaque soir Veille-t-il donc ainsi le Seigneur du manoir?

C'est qu’il voudrait gagner pour occuper sa couche Une nymphe de mer, belle, mais bien farouche.

Au clair de lune, alors que tout était repos,

La nymphe surgissait suavement des flots,

Ses cheveux pleins d'éclat ondoyant autour d’elle Voilaient son sein pudique et la rendait plus belle.

Depuis longtemps, longtemps il l’adorait d'amour,

Oh ! depuis bien longtemps il lui faisait la cour,

Essayant, mais en vain, ce n’était chose aisée,

De la fille des eaux faire son épousée.

Voyant O’Sullivan, la fille de la mer Emue à son aspect, malgré son œil si fier,

Sourit, et puis honteuse autant qu’une fillette,

Bien vite sous les eaux fut chercher sa chambrettc.

Ce sourire si doux fut pour O’Sullivan L’aurore de l’amour ; et lors de cran en cran * Grimpa sur son esprit la divine espérance,

Comme le flot au flot succède avec fréquence.

Le Chef de Dunkerron fendit soudain les flots,

De la nymphe cherchant le logis sous les eaux,

Les ténèbres régnaient dans ces grottes profondes Qui s'éclairaient parfois au clapotis des ondes.

Qui peut s'imaginer les trésors précieux

Qui dorment dans la mer, dans son sein merveilleux,

Les coraux, les saphirs, et les rubis superbes Au fond des eaux faisant étinceler leurs gerbes.

(') Les ruines du Château do Dunkerron sont environ à un mille du village de Kenmare, comté de Kerry. Ce château fut bâti en 1596 par Owen U Sullivan More.

LE SEIOyETH DE DUNKEBRON.

La nymphe s'enfonça bien bas, bien bas, bien bas,

Pour l’atteindre le Chef fit efforts de tous bras,

Et nargue des dangers, glissant comme une anguille.

Il finit par happer au vol la jeune fille.

De l'océan soudain ils surgirent tous deux,

Sur une île enchantée, aux bruits harmonieux ;

La brise y folâtrait avec un doux murmure,

Ce n’était que beautés, que fleurs et que verdure !

De ce charmant morceau d’un jeune paradis 8’éleva lentement d'un palais les lambris,

D’un palais de cristal oh se reflétait pure D'un superbe arc-en-ciel la vaste enluminure.

Des grottes variant de forme et de couleur,

Vers elles attiraient par leur douce fraîcheur,

Le ciel était d'un bleu d’ azur, et sans nuages,

Si qu’on pouvait se croire à l’abri des orages.

“ Du ciel et de la mer ici dans la splendeur Vivons, restons tous deux et goûtons le bonheur I”

— “ Je ne le puis encor, fils aimé de la terre,

Il me faut tout d’abord aller, n’en fais mystère,

“ Du Grand Chef de ma race obtenir l’agrément Avant de recevoir un seul embrassement :

Adonc en un instant pour le trouver je plonge,

Si ne meurs, — reviendrai bientôt, ne fais mensonge.”

Ils se disent adieu tous deux avec émoi,

Et puis elle descend sous l’humide paroi,

Lui pourtant, resté seul, est toute inquiétude,

C'est qu’attendre une aimée est un tourment bien rude.

Le moment est passé. Le Chef attend toujours . . . Las il ne revient pas l’objet de scs amours 1 Mais un cri déchirant sort de l’abîme et gronde,

Puis un long jet de sang a soudain rougi l’onde.

A ce long jet de sang qui vient l’épouvanter De son affreux malheur peut-il encor douter?

Il voit autour de lui de l’océan la brume S'étendre, et se couvrir d'une rougeâtre écume.

Le palais de cristal n’e6t plus qu'un triste amas De brouillards nébuleux qu’on ne distingue pas.

Page 1