LES FORMES DÉRIVÉES DE LÀ MORALE SELON KANT
rheare, une formule détournée, une indication de la manière dont il faut le chercher, c'est une expression directe. Il commence, dès la page 63, R. 55, à préparer le terrain, à Taide d'une définition très-étrange, ambiguë, disons mieux, peu loyale (1), de ces deux idées : fin et moyen; alors qu'il serait si simple de définir ainsi: la fin est le motif direct d'un acte de volonté ; le moyen en est le motif indirect (simplex sigillum veri (2). Mais lui, à la faveur de ses étonnantes définitions, sournoisement il parvient jusqu'à cette proposition : < L'homme, et en général tout être raisonnable, est une fin en soi. » — Ici, je dois faire cette simple remarque : que «d'être une fin en soi,» c'est une chose inconcevable, vmeœntradictio in adjecto. Être une fin, c'est être l'objet d'une volonté. On ne peut donc être une fin que par rapport à une volonté, c'est d'elle qu'on est la fin, c'est-à-dire, d'après ce qui précède, le motif direct. C'est dans cette position relative que l'idée de fin a un sens ; tirez-la de là, elle perd sa signification. Or ce caractère relatif exclut nécessairement toute idée de «en sol» . «Fin en soi» , autant vaut dire : « Ami en soi, — Ennemi en soi, — Oncle en soi, — Nord ou Est en soi, — Dessus ou dessous en soi » , etc. Maintenant pour aller au fond, cette idée de « fin en soi » , soulève la même objection que celle du « devoir absolu » : une même pensée cachée, bien plus inconsciente, se trouve sous l'une et l'autre : c'est la pensée théologique. — La notion de « valeur absolue » ne vaut pas mieux : c'est à cette prétendue, à cette inconcevable « fin en soi », que cette valeur appartiendrait. Mais ici encore, pas de grâce : il faut que j'imprime sur celte idée la marque : contradkiio in adjecto. Toute valeur est une grandeur mesurable, et par suite sujette à un double rapport relie est relative, en ce qu'elle s'applique à un objet ; et elle est comparative, en ce qu'elle résulte d'une comparaison entre cet objet et un autre. Hors de ces deux rapports, le terme de valeur n'a plus
1. Ici, il y a dans le texte un jeu de mots, geichrobene, verschroffe-' n«, que le tr. n'a pas pu rendre. (TR.) %* t La s(aipUcitâ ef t le 9ign9 de |a v^rfté. n (TQ.)
ni t>ortëe ni sens. Ce sont I& des choses trop claires ponr qu'on insiste pins snr cette analyse. — Mais si ces deux définitions offensent la lopriqne, voici qni offense la morale : c'est cette proposition (p. 65, R 9%), que les ôtres sans raison (les bèteg par conséquent) sont des ehotety doivent être traités comme des moyens qni ne sont pas en même temps des fins. D'accord en ce point avec Ini-mème, l'antenr, dans les Élémentt métapkysiqueB de la doetrine de la vêrtu, g 16, dit expressément ceci : « L'homme ne saurait avoir d'obligation envers ancnn être antre qne l'homme;* et g 17 : «La cmanté envers les bêtes est la violation d'an devoir de l'homme enf>êr8 Inùméme : elle émonsse en l'homme lapitië pour les donlenrsdes bêtes, et par là affaiblit une disposition naturelle, de celles qui concourent le plus à l'accomplissement du devoir envers les autres hommes.» — Si donc l'homme doit <;ompatir aux souffrances des bêtes, c'est pour s'exercer ; nous nous habituons sur elles, comme in anima ifili, h éprouver la compassion envers nos semblables. Et moi^ d'accord avec toute l'Asie, celle qui n'a pas été atteinte par l'Islam (c'est'à-dire par le judaïsme), je dis que de telles pensées sont odieuses et abominables. Ici encore on voit à plein ce que j'ai déjà montré, que cette morale philosophique n'est bien qu'une morale de théologiens, mais déguisée ; qu'elle est toute dépendante de la Bible. Comme la morale chrétienne (je reviendrai sur ce point) n'a pas un regard pour les animaux, dans la morale des philosophes aussi ils demeurent hors la loi : de simples «choses» , des moyens bons à tout emploi, un je ne sais quoi, fait pour être disséqué vif, chassé à courre, sacrifié en des combats de taureaux et en des courses, fouetté à mort au timon d'un chariot de pierres qui ne veut pas s'ébranler. Fit la morale de Parias, de Tschandalas, et de Mlekha8(l)! qui méconnaît l'éternelle essence, présente en tout ce qui a vie, l'essence qui, dans tout œil ouvert à la lumière du soleil, resplen-
i. Termes de sanacrit : Tschandalas^ casle où Ton choisissait les bourreaux ; les Tschandalas étaient généralement lépreux. Mkkhas ou Mletchhas^ les étrangers, et par suUe les barbares. (TH.)
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dit comme dans nne profondeur pleine de révélations. Cette morale, elle, ne connaît, ne peut voir qu'une seule espèce^ celle qui proprement possède toute valeur, dont le caractère est la raison, et cette raison est la condition sons laquelle seule un être peut devenir un objet de respect moral.
C'est par ce chemin scabreux, < per fas et nefas, > qu'enfin Kant arrive à la seconde formule du principe essentiel de son éthique : « Agis de manière à traiter l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans celle d'autrui, toujours comme étant, elle aussi, une fin, jamais comme un pur moyen. > C'est prendre un tour bien compliqué et cherché de bien loin, pour dire : < Aie égard non pas à toi seul, mais aussi aux autres » ; formule qui elle-même n'est qu'une expression détournée de la proposition : * Qaod tibi fieri non vis, alteri ne feceris » ; ne l'oublions pas, celle-ci ne fait que fournir les prémisses pour cette conclusion, le but véritable et commun de toute morale : « Neminem laede, imo omnes, quantum potes, juva. > Or, en cette proposition, comme partout, la vérité est d'autant plus visible qu'elle est plus nue. -— Toute l'utilité de cette seconde formule de la morale de Kant, c'est qu'il y peut enfermer, k bon escient, mais non sans peine, les prétendus devoirs envers soi-même.
Une autre objection à faire h cette formule, c'est que le coupable, quand on va l'exécuter, se voit traité, avec raison et jus* tice pourtant, comme un simple moyen, et nullement comme une fin : c'est en effet le seul procédé possible pour conserver à la loi, qu'on accomplit ainsi, la force dont elle a besoin pour effrayer : ce qui est le but unique en pareille occasion.
Maintenant, si cette seconde formule de Kant ne nous avance en rien pour Vétablissement de la morale, s'il est impossible d'y voir l'expression complète et directe des préceptes de cette morale, le principe suprême, elle a toutefois un mérite : elle nous offre un apperçu (1) digne d'un fin moraliste^ elle nous apprend
1. En français, et avec cette orthographe, dans le texte, (TR.)
à reconnaître Fëgoîsme à un trait des pins caractéristiques : il vant la peine qu'on y insiste ici. Cet égoïsme dont nous avons chacun un trésor, et que nous avons imaginé (car toute la politesse est là) de cacher comme notre partie honteuse (1), fait saillie en dépit de tous les voiles dont on le couvre, et se révèle par notre empressement instinctif à rechercher, en tout objet qui s'offre à nous, un moyen propre à nous conduire à nos fins : cai des fins, nous n'en manquons jamais. A peine faisons-nons ooe connaissance, notre première pensée d'ordinaire est pour nous demander si elle pourra nous servir en quelque chose : si elle ne le peut en n'm, alors pour la plupart des hommes, et dès qu'ils ont leur avis fait là-dossus, elle-même n'est plus qu'un rien. Un air de chercher en chacun des autres hommes un moyen ponr en venir à nos fins, un instrument, voilà l'expression naturelle qui se lit dans tout regard humain : l'instrument aura~t-il à souffrir plus ou moins de l'emploi que nous en ferons? C'est là une pensée qui ne nous vient que bien après, quand elle nous vient. Et, en cela, nous jugeons des pensées d'autrui d'après les nôtres; cela se voit à bien des signes : ainsi, quand nous demandons à un homme un renseignement, un conseil, nous perdons tonte confiance en ses avis, pour peu que nous lui découvrions quelque intérêt, prochain ou éloigné, dans l'affaire. Aussitôt nous supposons qu'il se servirait de nous pour ses fins, et qu'il nons conseillerait non d'après ce qu'il voit, mais d'après ce qu'il veut : il a beau avoir la vue claire et un intérêt insignifiant, il n'importe. Car, nous ne le savons que trop, une ligne cube de désir pèse plo^ qu'un pouce cube de savoir. Et de l'autre côté, quand nous demandons : « Qoe dois-je faire ? » bien souvent il ne viendra ï l'esprit de notre donneur d'avis qu'une chose, c'est à savoir, ce que nous devrions faire pour concourir à ses fins à lui : et là-des* sns, sans seulement penser à nos fins à nous, il répondra presque machinalement : sa volonté lui aura dicté immédiatement U ré-