ÉTABLISSEMENT DE LA MORALE
§ XII. — ConditioHs du Problème.
Ainsi le fondement sur lequel Kant a établi la morale, et ^ depuis soixante ans, passait pour solide, s*ablme sons nos ye: dans ce gouffre profond, qui peut-être jamais ne sera comblé, erreurs philosophiques : il se réduit, nous le voyons clairemec: à une jsuppositlon insoutenable, et à un pur déguisement de morale théologique . — Les tentatives antérieures pour fonder morale peuvent encore moins nous satisfaire. C'est là, je l'ai dii un point que je peux prendre pour admis. Ce n'est d'ordiQ2ii| qu'affirmation sans preuves, tout en Tair, et en même temp^ comme on a vu par l'exemple de Kant même, subtilités arti& cielles, exigeant les distinctions les plus fines, assises sarll notions les plus abstraites, combinaisons pénibles, règles pour i recherche, propositions qui se tiennent en équilibre sur la point d'une aiguille, maximes perchées sur des échasses, du haut des quelles on perd de vue la vie réelle et ses tumultes. Tout cela ^ excellent, pour faire résonneries murs d'une salle, et exercer I» prit à la pénétration : mais ce n'est pas de là que peut venir cettj voix, bien réelle pourtant, qui se fait entendre en chaque homme/ qui l'invite à être juste et bon; ce n'est pas là de quoi tenir en éé^ nos tendances si fortes à l'injustice et à la dureté, ni enfin pos^ donner leur force légitime aux reprochesde la conscience : carii^ les justifier par ceci, que ces maximessuhtilesontété transgressées, c'est vouloir les rendre ridicnles. Non, pmir qui traite les chos^'
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sérieusement, ces combinaisons airtificielles de concepts ne peuvent pins contenir le vrai principe qui nous pousse à être justes et charitables. Ce principe bien plutôt doit demander peu de méditation, encore moins d'abstraction et de combinaison ; il doit, indépendamment de toute culture intellectuelle, s'offrir à chacun, aux plus simples des hommes, se révéler à la première intuition, et nous être comme imposé directement par la réalité des choses. Tant que l'éthique n'a pas à nous montrer une telle base, elle peut bien dans les salles publiques disputer, parader : la vie réelle la nargue. Je dois donc aux moralistes ce conseil paradoxal : commencez, s'il vous plait, par étudier un peu la vie.
§ XIII. — Examen sceptique.
Quand on songe à ce^ deux mille années et plus, consumées en efforts inutiles pour établir la morale sur de sûres assises, c'est une pensée qui peut bien venir à l'esprit, qu'il n'y a point de morale naturelle, point de morale indépendante de toute institution humaine : la morale serait donc une construction de fond en comble artificielle ; elle serait une invention destinée à mieux tenir en bride cette égoïste et méchante race des hommes ; et dès lors, sans l'appui que lui prêtent les religions positives, elle s'écroulerait, parce qu'il n'y a ni foi pour l'animer ni fondement naturel pour la porter. La justice en effet et la police ne peuvent suffire à leur tâche : il est des fautes qu'il serait trop malaisé de découvrir, ou trop périlleux de punir ; ici la protection officielle est impuissante. D'ailleurs, la loi civile peut bien imposer la justice, et encore c'estle plus qu'elle peut; quant à la charité et à la bienfaisance, non pas: car alors chacun voudraitbien jouer le rôle passif; mais le rôle actif, jamais. De là cette idée, que la morale reposerait sur la seule religion, toutes deux ayant pour but commun d'achever l'œuvre à laquelle ne suffit ni le statut fondamental de l'État, ni la législation. Dès lors une morale naturelle, une morale fondée dans la nature des choses ou de l'homme, sans
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plut, serait imposiible : et Ton expliquerait ainsi U vaiiité dei tentatives faites ptur les philosophea po«r loi trouver une base. Cette opinion n'est pas sans vraisemblance ; déjà les Pyrrhonient la soutenaient : t «uft à^<»^^ t< i^ri yuvN, tSTC ««iitv,
TwrA rèv T^asva. » ( < Il n*est rien qui soit bien ni mal par natve — mais cette distinction est établie par l'opinion des hommes,— selon Timon.» ) (Sext. Empir. adv. Math.,XI,140) ; et paroailesiDO* dernes^ plus d'un esprit distingué s'y est rangé. Elle mérite done qu'on l'examine avec soin, bien qu'il fût plus commode de s'en débarrasser en jetant de travers un coup d'œil d'inquisiteur dans la conscience de ceux en qui une telle pensée a pu s'élever. Ce serait tomber dans une grosse erreur, dans une erreur de jeune bomme, de croire que toute action légitime et légile soit morale dans son principe. Mais bien plutôt, entre la justice extërieun telle que la pratiquent les hommes, et la véritable loyauté, il y i d'ordinaire le même rapport, qu'entre les formules de politesie et l'amour vrai du prochain, cette victoire non plus apparente, mais réelle cette fois, remportée sur l'égolsme. Quant à ces sentiments d'équité, dont on fait partout étalage, et auxquels on ne veut pas que le doute ait le droit de toucher ; quant à cette indignation superbe, toujours en éveil et prête, sur la moindre ap* parence de soupçon, à prendre feu, à éclater, — * il n'y a que les novices et les simples pour prendre tout cela comme argen) comptant, pour y voir les marques d'une âme ou d'une conscience délicate. Cette honnêteté ordinaire, dont les hommes uaent dans leurs relations, dont ils font le principe, le roc oti est bâtie leur vie, à dire le vrai, elle a pour cause principale une double contrainte : d'abord, les lois établies, qui assui'ent à chacun dans l'étendue de son droit la protection de l'État ; ensuite le besoin évident pour chacun d'avoir un bon renom, de l'honneur au sens mondain, faute de quoi on ne peut faire son chemin : par là m
effet, Qoos m faiaûoa jamais une démarcha que l'opiaion publique ne noua regarde: aévère, impitoyable, elle ne pardonne pas un faux pas, elle en garde rancune au coupable jusqu'à la mort ; c'est une tache ineffaçable. Kn quoi elle est vraiment sage : elle juge d'après le principe « Operari sequitur esse ■ , convaincue qu'un caractère est chose immuable, et que, si un homme a agi une foU d'une certaine façon, il ne peut manquer, les circonstances se repré8entant> d'y revenir. Tels sont dono les deux gar* diens qui veillent sur l'honnêteté publique ; eux absents, pour parler sans fard, nous ne serions plus que des vauriens, surtout en oe qui oonoerne le bien d'autrui : car dans la vie humaine, la propriété, o'est là le point central, le pivot essentiel de toute action, de tout désir. Pour ce qui est des raisons purement mo« raies de rester honnête, ^supposer qu'elles ne soient pas absentes, le plus souvent elles n'arrivent que par un long détour à s'appli* quer aux questions de propriété de Tordre civil. Elles ne s'appliquent d'abord et directement qu'aux problèmes de droit naiur$l; pour le droit positif, elles ne le concernent qu'indirectement, et en tant qu'il se fonde sur l'autre. Or le droit naturel se rapporte uniquement à la propriété acquise par le travail du pro* priétaire, à celle qu'on ne peut attaquer sans faire tort au pro^ priétaire de la portion de ses forces qu'il y a dépensée, sans l'en dépouiller. — Quant au droit du premier occupant, je le repousse absolument ; mais ce n'est pas ici le lieu d'entreprendre cette réfutation (4). — Sans doute la propriété fondée en droit positif peut également, quoique à travers bien des intermédiaires, reposer en fin de compte sur le droit naturel de propriété. Mais quelle distance, le plus souvent, entre nos biens garantis par l'Etat, et cette source première, du droit naturel de propriété ! Le rapport est d'ordinaire fort difficile, impossible parfois, à démontrer : nos biens nous viennent par héritage, par mariage, par
1. Voir le Monde comme volonté et comme représentatiotip vol I, § 62, p. 396 ss. ; et vol. Il» chap. xlviï, p. 682.
96 LE FONDBHENT DE LA MORALK.
an gain à la loterie, par tonte antre voie, jamais par le travail fait à la snenr de notre front ; c'est à des idées jnstes, à des ins- { pirations, qne nons les devons, à des spécnlations, par exemple. parfois même à des coups de tète absnrdes, mais qne le hasarda favorisés, qne le « Deus Eventas » a récompensés, glorifiés. Rarement sont-ils le frait d'an travail, de soins véritables: et môme alors, souvent il s'agit d'un travail d'esprit, tel que celui de l'avocat, du médecin, du fonctionnaire^ du professeur, travail qui, aux yeux du vulgaire grossier, ne doit pas coûter grand' peine. Il faut des intelligences déjà fort cultivées, pour reconnaître dans une propriété de ce genre, le droit moral, pour la respecter en vertu de raisons toutes morales. — Aussi plus d'oa. à part lui, ne voit dans les biens d'autrui que des possessioos garanties par le seul droit positif. Si alors ils trouvent le moyen. soit en utilisant, soit simplement en tournant les lois, de dépouiller leur prochain, ils n'ont pas une hésitation: il ^^^^ semble que ce qui est venu par la fldte peut bien s'en aller parie tambour ; et leurs prétentions leur paraissent aussi bien fondées que celles du premier propriétaire. A voir les choses de ce biais, ils doivent croire que l'institution de la société n'a fait que subsli' tuer au droit du plus fort, le droit du plus habile. — Pourtant, il ar* rive parfois que le riche est un homme inviolablement attaché à la justice, soumis de tout son cœur à une règle et décidé à m^î^^ tenir une maxime, à l'observance même de laquelle il doit tont son bien, et les avantages qui en sont la suite ; alors, trôsserieusement, il reste Adèle au principe : « Suum cuique (i) * > ^^ ne s'en écarte point. On rencontre des exemples de cette obéissance à la loi de la bonne foi et de la sincérité, jointe h un parl^ pris, dferespecter pieusement celte loi; et le tout, par ce seul modï, que la sincérité et la bonne foi sont les principes de tout libre commerce entre les hommes, du bon ordre, de la sûreté poar /e^ propriétés ; grâce à quoi souvent 11 nous est avantageux kiiovi-