DE LA FORMÉ IMP)![RATIVË DE LA MORALE DE KANT. H
tonte pure. Plus loin je ferai voir à quoi se réduit la signification du mot devoir dans l'éthique .
Cette prétention de mettre l'éthique sous une forme impérative, d'en faire une théorie des devoirs, cette façon de juger de la valeur morale ou de l'indignité des actions humaines en y voyant l'ac. complissement ou la violation d'un devoir, naît, comme l'idée de la nécessité morale, de la seule éthique des théologiens et par conséquent du Décalogue : voilà qui n'est pas niable. Ainsi, toutes ces idées reposent essentiellement sur cette hypothèse, que l'homme dépend d'une volonté étrangère, qui lui commande, et qai édicté des châtiments et des récompenses : on ne saurait les séparer de cette base. Or, plus une telle hypothèse a une place naturelle en théologie, moins il est permis de la transporter sans en rien dire, sans plus de formes, dans la morale philosophique. Mais l'on ne doit pas non plus commencer par admettre que chez cette dernière, la forme impérative, la prétention d'édicter des commandements, des lois et des devoirs, se comprenne d'ellemême et lui soit essentielle ; et quant à remplacer la condition extérieure qui est l'accompagnement nécessaire et naturel de ces notions, par le mot « absolu * ou bien < catégorique > , c'est un pur expédient : je l'ai dit déjà, ce qui en résulte est une contradictio in adjecto.
Ainsi Kant, avait commencé par emprunter sans en rien dire^ en cachette, cette forme impérative de l'éthique à la morale des théologiens : les principes de cette morale, c'est-à-dire, la théologie, étaient la raison d'être de cette forme, et lui prêtaient tout ce qu'elle avait de sens et de valeur : ils en étaient donc inséparables ; bien plus, ils y étaient contenus implicitement : dès lors, Kant eut beau jeu, quand il s'agit, à la fin de son exposé, de faire sortir de sa morale une théologie, la fameuse théologie morale. Il n'eut qu'à reprendre ces notions, qui, implicitement affirmées avec la nécessité morale, étaient le fondement caché de son éthique, à les reproduire expressément, et à les présenter- comme autant de postulats de la Raison pratique. Ainsi parut, pour la grande
ii LE FÛNDi£llËNt DB LA llOiULti«
édification du monde, une théologie, qui reposait purement sot la morale, qui même en était sortie. La raison ea était simple : cette morale elle-même repose sur des hypothèses théologiques dissimulées. Je ne voudrais pas faire de comparaisons satiriques, mais quant à l'apparence, le cas est assez semblable à celui du physicien adroit qui nous étonne, en nous faisant trouver un objet dans un endroit, où prudemment à l'avance il Tavait glissé. Voici, en termes abstraits, le procédé de Kant : il prit pour résultat ce dont il devait faire son principe ou son hypothèse (la théologie), et pour hypothèse, ce qu'il aurait dû trouver au bout de sa déduction et pour résultat (le commandement). L'édifice une fois placé ainsi sens dessus dessous, personne, pas même Kant, ne le reconnut plus pour ce qu'il était, pour la vieille morale, la morale bien connue, des théologiens. C'est à examiner l'exécution de ce tour de passe-passe que nous consacrerons nos paragraphes 6 et 7.
En tout cas, déjà avant Kant, bien souvent la morale, même chez les philosophes, avait été présentée sous la forme impératÎTe d'une théorie des devoirs : seulement, cette morale, à son toor on lui donnait pour appui la volonté d'un Diea dont l'existence était démontrée d'ailleurs : on n'était point inconséquent. Mais quand on imagine, à la façon de Kant, de fonder la morale tout autrement, de l'établir sans aucune hypothèse i^étaphysique, alors on n'a plus le droit de lui conférer en principe cette forme impérative, de poser d'abord ce « tu dois > et ce « voioi ton devoir > , sans déduire d'ailleurs toutes ees affirmations.
S S. --^ Des prétendus devoirs entiers nous-mêmes, examinés en
pariiculieri
Cette forme que prend la morale, quand on en fait une théorie des devoirs, et qui charmait tant Kànti il l'a resptfotéé) quand il s'est agi, potir lui comme pour ses prédécesseurs^ de poaer> outr»
nos devoirs envers autrui, des devoirs envers nous-mêmes. C'est là une prétention que je reijette absdument : et comme l'endroit me parait convenable, pour le bon ordre de mon exposition, je vais, en manière de disgression, m'en expliquer ici.
Si nous avons des devoirs envers nous*mémes^ ce sont» comme toute espèce de devoirs, des devoirs de justice ou des devoirs de charité. Quant à des devoirs de justice envers nous-mêmes, l'hypothèse est absurde, en vertu du principe évident par soi : Volenii non fit injuria (i). £n effet, ce que je fais ne manque jamais d'être ce à quoi je consens ; donc ce qui m'arrive par mon fait a toujours mon consentement, et n'est jamais une injustice. Et pour ce qui est des devoirs de charité envers nous-mêmes, ici la morale arrive (rop tard, elle trouvera l'ouvrage tout fait d*avance. Manquer audevoir de s'aimer soi-même, c'est ce qui est impossible: la morale du Christ le fait bien entendre, quand elle nous dit : < Aime ton prochain comme toi-même. > Ici, l'amour de chacun pour soi est considéré comme un maximum, comme la condition de toute autre affection. Mais il n'est pas dit ensuite: • Aime-toi toi-même comme ton prochain ; » car chacun sent bien que ce serait demander trop peu, et ce devoir nous offrirait le seul cas où un opui êupererogaUonis (i) fût inscrit à l'ordre du jour. Kant lui-même le dit, dans ses Élém$nU métaphyiiquêt de la doctrine de la vertu, p. i3 (R. S30) : < Ce que chacun veut de lui-même et inévitablement, ne rentre pas dans la notion du devoir. > Cette idée de devoirs que nous aurions envers nous-mêmes n'en est pas moins respectueusement conservée: même, en général, elle jouit d'une faveur à part; et il ne faut pas s'en étonner. Mais elle a des effets fort amusants : ainsi, quand on voit les gens se mettre à prendre souci de leur propre personne, et discourir d'un ton fort sérieux sur le devoir de se conserver soi-même : car, chacun le voit assez, la peur sufiSt déjà à nous donner des jambes, sans qu'il soit nécessaire de lui adjoindre encore un ordre du devoiri