EXEMPLES
Voici quelques-unes des raisons qui guident, à notre insu, notre appréciation et nous apparaissent seulement en tant qu’observateurs. Si l’acte envisagé est susceptible d’amener une réaction directe, humaine ou même naturelle (les sociologues insistent peu sur celle-ci), füt-elle proche et infaillible, — la répulsion éthique aurait encore un rôle à jouer, car l’image d’une peine non présente est moins vivement sentie que la gêne actuelle de la sollicitation du désir. A fortiori en est-il de même si la conséquence fâcheuse est future ou éventuelle (telle celle qui résulte du fait de violer un contrat : réparation ou peine, gêne du déshonneur et du remords...). Mais cet inconvénient subsiste et, par conséquent, l’idée de devoir conserve une puissante raison d’être utilitaire, chaque fois que l’acte, immédiatement avantageux, nous entraînerait à nous imiter nous-mêmes, peutêtre même à en prendre l'habitude, ce qui nous exposerait à des risques multipliés : combien de personnes commettent ainsi une malhonnêteté qui leur paraît exceptionnellement avantageuse et qui, précisément parce qu’impunie, leur inspire une déplorable confiance et les amène à recommencer, jusqu’à ce qu’elles soient « prises » ! Or ce danger ne bannit-il pas toute infraction, même isolée, au droit ou à la morale? Qui pourrait être sûr de la répercussion d’un acte aussi grave sur sa mentalité, sur son caractère ? Qui affirmera d’avance que l'infraction le laissera indemne d’indulgence pour le mal et de mauvaises inclinations ou, à l’inverse, des tourments du remords? Notons aussi que notre exemple, en bien ou en mal, imité par autrui, nous expose à ce qu’on se conduise de même envers nous : ceci exclut toute tromperie, toute fraude, tout dol, toute violation de personnalité, toute gêne apportée aux conditions de la coexistence et de la coopération. Bien plus : tout ce qui est susceptible de blesser les sentiments sympathiques est contraire à notre propre jouissance, car il est indispensable à une vie intense de partager des émotions extérieures. Les conditions de perfectionnement et de bonheur du groupe, de l’espèce, sont les nôtres propres, car si nous y manquions, notre part des conséquences s’accroîtrait du danger de réaction. Pour tirer profit et plaisir de la société, il faut se montrer bien disposé à l’égard des associés, leur prouver qu’ils n’ont rien à craindre de nous et peuvent compter sur nous quand notre concours sera né-
car l’évolution du droit dépend des évolutions économique, politique, religieuse, philosophique. Mais il écrit aussi (Transf. du dr., p. 198): «Le génie inventif est aux ordres des besoins, qui lui posent ses problèmes, lesquels se ramènent à un petit nombre de chefs, toujours les mêmes: faim, amour, conservation, reproduction. » D’où l’analogie des solutions, tempérée par les différences de circonstances.
cessaire : s’il nous arrive de dissocier, des avantages sociaux que nous acceptons, les charges corrélatives, nous ne serons pas seulement discrédités à leurs yeux, mais il « compteront » avec nous ou nous refuseront toute prévenance et même toute assistance. Il n’est pas jusqu’aux obligations les plus désintéressées en apparence (telle celle qu’impose la mémoire des morts) ou celles qui paraissent exclusivement à charge (comme, à certains, la procréation et le souci des générations futures), qui ne présentent, au moins pour la société, un intérêt (tel celui de la sauvegarde‘de la tradition ou de la sociabilité).
Qu’on excuse ce qu’un tel aperçu a forcément d’étréci et de mesquin. Mais le procédé présente au moins cet avantage de faire soupçonner aux égoistes endurcis, que les actes les plus gratuits en apparence ou même les plus onéreux et les plus gênants ont des avantages insoupconnés et qu’inversement les plus avantageux ont des revers; que ces conséquences cachées sont des plus importantes, car un même acte peut figurer à plusieurs titres dans chacune des catégories d’intérêts — individuel ou social — ; et enfin que les idées de droit et de devoir ne sont pas autre chose dans l’immense majorité des cas, que des appoints en plus ou en moins aux mobiles d’activité et qu’elles remplacent l’action d’intérêts insuffisamment sentis. Elles existent, précisément parce que cette corrélation est inconsciente ; elles interviennent non en tant que la chose nous paraît propice à nous-mêmes, mais pour le surplus. Si nos sentiments moraux nous évitent des écueils, c’est ceux que nous n’apercevons pas.
Leur fonction fondamentale est d’appliquer l’activité aux objets désirables et de proportionner l’intensité de l’impulsion ou de l’inhibition à ce qu’il est souhaitable qu’elles soient en une bonne économie, c’est-à-dire ni plus fortes ni moindres que la valeur vitale de l’objet pour l'individu ou la collectivité. Par leur côté positif, ces mobiles poussent à des actions avantageuses qu’on n’accomplirait pas sans eux, Car elles constituent des moyens dont nous ne nous approprions pas le but ou dont nous ne saisissons pas le lien avec notre désir. (Par exemple, l’idée d’inviolabilité attachée à nos facultés nous engage à les soutenir !, en même temps qu’elle favorise leur respect
1. Aussi a-t-elle une raison d’être envers des êtres qu’elle n’affecte pas passivement, parce que dépourvus d’idées. Le primitif, qui ignore la classification de l’inanimé et de l’animé, considère comme respectables sa vie et ses volontés même à l’égard des choses. — Spencer, Just., p. 114: Nous n’avons aucune éthique du mouvement sidéral, des végétaux. Ce n’est qu’à l'éveil de la facullé de sentir, c’est-à-dire dans le monde animal, que nous approuvons ou désapprouvons certains actes et souhaitons que chacun re-