‹ Le Fondement du DroitChapitre 99 sur 166 · LE DROIT ET LE DEVOIR ENVISAGÉS OBJECTIVEMENT · texte numérisé non relu

LE DROIT ET LE DEVOIR ENVISAGÉS OBJECTIVEMENT

les conceptions éthiques ne poussent pas à remplir certaines conditions de vie, comme la solidarité, l'harmonie sociale, et ne se ramènent pas à quelque vérité intuitive, à quelque utilité instinctive ou à toute autre forme de l’expérience. Malgré leur aspect illusoire, nous acquerrons la conviction qu'il n’est pas mauvais d'y sacrifier et même que nous avons intérêt à en accepter la suggestion pour nous y conformer. Si ce n’est point là un fondement absolu, ce sera du moins une suffisante satisfaction à la sensibilité et à l'intelligence : en cela, comme en toute autre chose, nous aspirerions en vain à dépasser le relatif.

Quoiqu’inférées des modalités des moyens appliqués à leur poursuite, nous exposerons d’abord les diverses fins effectives (et non plus idéales) des idées de droit et de devoir, puis le processus de leur naissance et la façon dont elles pourvoient à la réalisation de leur but. Partant de l’état où les idéaux étaient absents, nous les verrons successivement à leur naissance, en vie, à l’état d’hypertrophie et de survivance, et nous en induirons leur avenir probable et souhaitable. — Les divers appoints qualifiés sentiments moraux et juridiques répondent à certains desiderala, renforcent certains états psychiques, par des procédés à préciser : ce sera la matière de ce chapitre. La genèse des phénomènes en question apparaîtra ensuite dans la sélection de variations avantageuses, l’habitude, ete. Leur fontionnement pratique montrera dans quels cas ils correspondent à une condition de vie, dans quels autres ils sont superflus : ils remplissent, mais imparfaitement, leur fonction. D'autres moyens les y aident ou se substituent à eux dans ce rôle ; nous verrons en quoi consiste leur supériorité ou leur insuffisance et la raison d’être qui, par suite, reste aux idéaux.

Les critiques adressées aux idéaux subjectifs reposaient surtout sur la forme qu’ils revêtent. Il eût suffi, pour avoir une idée plus exacte, d’en envisager la manière d'agir et l’objet: ceux-ci nous fourniront, en même temps qu'une réponse, un préambule au rôle du droit et du devoir.

Le mode d’action fait soupçonner qu’il y a une fonction à remplir et même prévoir quelle elle est: puisque les sentiments éthiques jouent comme un encouragement tantôt à l’action, tantôt à l’abstention, c’est qu’il y a un appoint à fournir, donc qu’il existe un défaut d'adaptation des impulsions et inhibitions quant à leur objet ou à leur intensité. Quant au contenu des idéaux, il laisse à entendre leur utilité sociale et individuelle ; du moins, il donne à penser qu’ils sont

non point une conception transcendante ni une création toute subjective à laquelle nous nous soumettons alors que nous pourrions nous y soustraire, mais au contraire une manifestation de tendances psychiques dirigées vers une fin objective, corrélatives de réalités auxquelles nous ne saurions échapper et, sous des dehors absolus, relatives à un sujet qui est nous-mêmes ou auquel notre sort est lié:

Les idées de droit et de devoir ne relèvent ni d’une suggestion occulte ni d’une création intentionnelle de l’esprit humain. Leurs causes sont biologiques, psychiques, sociales. Jnstinctives, elles ont pourtant un but, ce sont des moyens qui, modelés, dans le passé, à remplir une fonction, anticipent l’avenir. Leur finalité, inconsciente, consiste en des conditions de développement que nous ne percevons pas ; aussi devaient-elles forcément revêtir l'apparence de ( préjugés », de jugements aprioriques. Mais, par le fait que nous ignorons leur raison, appréciations et maximes n’en sont pas dépourvues : la persistance et la profondeur de leur influence la font présumer. Elles en ont une, cachée, spéciale, et précisément à cause de cela, semblent a priori. Par certains côtés, la conscience est, en morale, l'équivalent de «lautorité » en matière intellectuelle et a de même, ses avantages et ses excès. De même que la mère sait le pourquoi des commandements qu’elle adresse à l’enfant, de rares privilégiés savent les raisons des devoirs. Nous sommes à cet égard de grands enfants : nous ne pouvons tout comprendre; et, ici, les maîtres euxmêmes n’expliquent pas tout. Il n’y a donc pas lieu à froissement en présence de ce € IL faut » qui ne nous donne pas de justification. A défaut d’une expérience personnelle impossible en un champ aussi vaste, nous devons nous référer au sentiment de la collectivité, à celui des moralistes.

Cette domination semble, dans quelques cas, ne subsister que par notre bon vouloir : nous pourrions matériellement être criminels et peut-être impunis. Mais, sans notre contrainte interne, qui nous empêcherait de recommencer dans d’autres cas? Et les règles dont lintérêt personnel nous échappe, les plus absolues, correspondent à des relations éclipsées ou sous-jacentes : l’un des termes n’étant pas présent à l’esprit, l’autre semble exister isolément, par soi et pour soi. En résulte-t-il qu’elles soient mauvaises pour nous et que, les imitant, nous pourrions ne « mettre notre cause en rien »? A côté de ce qui, à ma connaissance, me sert ou me nuit, il y a ce qui présente les mêmes caractères sans que je le sache : ne le concevant pas comme désirable ou haïssable par rapport à ma personne, je l’apprécie tel en soi. De même, par intérêt, je tiens compte de l'intérêt

d'autrui, mais lorsque je conçois sa réaction comme moins probable et la ressens moins pénible qu’elle peut l'être, l’idée que sa personne est inviolable tient lieu d’une plus exacte impression de mes intérêts. Les « préjugés moraux » sont donc indispensables à l’individu comme à la société. Variations conservées par la sélection, c’est

une chance de plus pour qu’ils soient avantageux à chacun comme à tous.

Le droit, le devoir, se ramènent au fond à des intérêts vitaux, individuels ou sociaux. L'idéal, par un détour, nous conduit à lutile, et cette voie n’est pas-la moins sûre. Si on la borne à l’ensemble so lidaire des droits et des devoirs et qu’on ne calcule pas leur profit dans chaque cas concret, cette réduction n’est pas dangereuse, puisque le mobile utilitaire est des plus puissants. Les suggestions morales ne sont telles que parce qu’elles présentent un intérêt ; on n’a donc pas à craindre de les dévoiler. La société ne serait nullement menacée, elle serait plutôt consolidée, si l’on parvenait à substituer la recherche systématique de son développement aux tâtonnements de l’empirisme, de même qu’elle n'aurait point à souffrir de la suppression des notions surannées de culpabilité et d’expiation, si on les remplaçait par un principe de préservation sagement appliqué. Enfin, eût-elle ses inconvénients, — auxquels il n’est pas impossible de remédier (infra), — la démonstration de la présence de l’intérêt dans le droit et la morale, serait un pis-aller, dans l’état actuel de la pensée; car, des deux critères d'appréciation du fait — l'utilité et le bien —, on convient que le premier répond à des réalités, tandis qu'on est porté à croire que le second, à moins de se réduire au premier, ne correspondrait à rien de constatable ou démontrable en l’état actuel, et l’a priori ou le métaphysique sont inopérants, autant sur les esprits communs que sur les positifs. [l vaut mieux remplir d’utilité ce concept que le laisser vide ou tournant sur lui-même : € Une chose est bonne, car c’est une forme du bien, etc... », — puisque ces mots sont précisément en question.

Mais peut-on donner une formule assez complète pour englober tous les éléments de l’idéal subjectif ? Les croyances morales, prétend-on, auraient leur explication, comme leur origine, dans des évéuements historiques qui, même non accidentels, ne seraient pas susceptibles d’être exprimés en lois, dans l’état présent de la science des mœurs. L’incapacité ordinaire d’avoir leurs fins générales présentes à l’esprit dans les circonstances quotidiennes n’en implique pourtant pas l’inexistence objective. L’historien, l’ethnographe, sans

nul doute, peuvent concourir à leur découverte, mais aussi le psychologue et le sociologue, pour reconstituer les états d’âme des personnages et les exigences des circonstances. C’est l’exception, que l'énigme résiste à des recherches persévérantes; encore est-ce sans doute par défaut de subtilité. Aussi ne désespérons-nous pas de compléter la présente esquisse des fins de l'éthique.

« Ne savons-nous pas, — sans besoin de longues études d’histoire, de jurisprudence et, de religion comparées, — pourquoi nous ne devons pas tuer, voler, violer, rendre le mal pour le bien, fuir quand nous gardons un poste, pourquoi nous*avons des devoirs envers notre patrie, envers tous nos semblables, pourquoi nous reconnaissons une valeur à la personne humaine ? Quelles sont donc ces obligations et institutions inexplicables ? Est-ce le culte d’une mère ou d’un père, l'affection fraternelle, le respect des enfants et de leur pudeur, la fidélité à accomplir une promesse, l'honneur rendu au courage? ! » Tous ces devoirs, — et même la sympathie, sous forme d'assistance, — ne se traduisent pas seulement par des maximes morales, mais en prescriptions et prohibitions législatives, et a fortiori ceux qui concernent le droit à la vie, la propriété, etc... Leur mystère, souvent, ne paraît impénétrable que parce qu’on se méfie des explications simples. Ce qu’on respecte, par exemple, dans la pudeur, c’est l’enfance, la personnalité, la maternité future, l’intérêt de la race par conséquent. Si un fils frappe la mère qui lui a prodigué ses soins, n’y a-t-il pas là « renversement de rapports normaux, naturels » ?

Toutefois ceux-là même qui montrent comment la réprobation va à ce qui présente quelque chose d’illogique, aux manquements aux « définitions » du tien et du mien, ne se contentent pas de reculer ainsi le problème : ils cherchent pourquoi tel fait paraît illogique et telle chose mienne.

La question est complexe, puisque les idéaux sont changeants. Pourtant leur avènement n’est point chaotique et la diversité des solutions tient à ce que leur principe est relatif à certaines conditions et fins qu’il reste a déterminer. Malgré cette diversité et des exceptions la plupart plus apparentes que réelles (infra), la fonction des idées de droit et de devoir, comme leur nature et leur mode d’action, est formellement la même *.

A. Fouillée, tb., p. 241, 263: L'homme de certains sociologues est inférieur au chien qui rosse le congénère qui lui a pris sa proie. — Cp. Spencer, Justice.

2. Nous n’entendons pas dire que l’évolution du droit est unique et passe partout par les mêmes stades. G. Tarde proteste contre cette conception,

Page 1