DESIDERATA DE LA PSYCHOLOGIE DU PRIMITIF
à moins qu'ils ne soient aussi légers que lui, auquel cas l'insécurité rend impossible toute société : « On ne peut avoir aucune confiance dans les promesses des Esquimaux : non pas tant qu’ils ont l'intention de tromper qu’à cause du caractère inconstant et mobile qui leur est commun avec d’autres sauvages !. » Ceux-ci n’apportant point en naissant ( d’habitudes apprises, d’entraves salutaires, » les superstitions multipliées, les prohibitions des tabous et du nefas, la nécessité de propitiations, jouaient le rôle de régulateur de l’activité.
En l'absence de calcul, de sursis à la réalisation du désir, une satisfaction directe et unilatérale était seule possible. De là notamment la fréquence du vol et du pillage. La réaction dépassait toute mesure. L’idée de droit et de devoir contribue heureusement, avec la crainte, à empêcher ce double empiètement. Ne s’abstenant que sous la menace ressentie d’un grand danger, la rigueur était indispensable dans les sanctions humaines : flétrissure de J’opinion et peine.
Les primitifs, guidés surtout par l’instinct, avaient aussi peu de réflexion qu’étaient dominateurs leurs émotions et désirs (Lubbock) : sur quoi, d’ailleurs, l’eussent-ils exercée, puisqu'ils n’avaient pas de connaissances acquises? Ils ne possédaient pas ou guère d’idées générales, ni la notion de loi ou seulement de causalité naturelle. Il leur était donc impossible de prévoir, au moins les conséquences non immédiates, de saisir les rapports difficiles à comprendre. Sans prévision, aucune prévoyance n’est possible, si elle n’est instinctive ; ignorant les suites et risques d’un acte, on ne saurait chercher à les éliminer. Sans la notion de cause, pas de notion de fin, pas de téléologie, d’utilitarisme : les idées de désirabilité et de respectabilité remédiaient à l’incompréhension des devoirs logiques et des intérêts, lesquels exigent une finesse relative. Les actes du sauvage n’ont, pour ainsi dire, pas de but, et quand ils en ont, c’est le but prochain, la sensation liée à l’accomplissement du fait. Son activité se rapproche du jeu (K. Bücher). Or l’obligation morale remédie à l’absence et à la spécialité du but. Honneur, gloire, vanité, soutien-
1. Lubbock, H. préh., p. 468, 521 8,-528: Quelque récompense qu’attendissent les Indiens Dogribs, on ne pouvait compter sur eux pour porter une lettre: la cause la plus futile les détournait indéfiniment. Les passions des sauvages s’expriment avec Soudaineté et violence : on ne leur a jamais appris à dissimuler ou à étouffer ce qu’ils sentent, (à avoir la maîtrise de Soi). N'ayant pas l'habitude de penser (qui rappelle sans cesse le passé et anticipe l’avenir), ils se livrent à toutes les impressions et impulsions du moment et réfléchissent la couleur du temps. « Ils n’ont point de ces projets que l’on poursuit de jour en jour. » — Cook cite le cas de sauvages qui, de bonne foi, acceptent des échanges, ou font des présents, et réclament l’objet livré, dès que le besoin leur en rappelle l’utilité.
nent le courage, préventif ou répressif de lésions. Une susceptibilité pointilleuse, un point d'honneur relativement affiné, tiennent lieu de la théorie de la « lutte pour le droit ». L’inviolabilité de la personne d'autrui équivaut à l’appréhension des retours à endurer. Ne connaissant pas ses véritables intérêts, au nom de quoi sinon de suggestions morales, eût été limitée l’activité de l’homme inculte ?
Ce n’eût certes pas ét par les intérêts de l'espèce ou de la collectivité, pourtant solidaires avec les siens, mais qu’il n’appréciait pas davantage. Les voir, d’ailleurs, n’eût pas suffi : il eût fallu que la sensibilité se les appropriât.
Le primitif, comme le sauvage et l’enfant, est loin d'ignorer les actes désintéressés. Leur pratique cadre d’ailleurs parfaitement avec son caractère impulsif, avec l’unilatéralité de ses désirs, avec son naturel non économique. Il accomplit des fonctions sociales, d’ailleurs non organisées ; mais c’est par instinct, et non par conscience de la solidarité qui lie les parties à l’ensemble. Les notions de valeur, d'unité, de mesure et de comparaison sont beaucoup trop compliquées pour entrer en des cerveaux aussi frustes. Les présents, voire réciproques, sont possibles et pratiqués bien avant les échanges : ils en tiennent lieu, avec le vol et les rapines mutuelles, seuls moyens de se procurer ce qu’on ne possède pas, en l'absence de production et de commerce. Aussi n’est-il point étonnant que tous ces actes soient d’abord fort appréciés, ainsi que les combats et les vertus guerrières, tandis que plus tard la morale consacre l’état inverse.
L'homme n’est point d’abord l’ «être social » qu’on s’est plu à représenter comme notre modèle. Il ne possède originairement ni le sentiment de la solidarité avec autrui, dans l’espace ou dans le temps, ni l’idée de l’union nécessaire des volontés individuelles pour concourir au but social. En un mot le principe de la moindre contradiction des efforts, l’économie des forces, souffrent d’aussi graves échecs dans les relations avec autrui que dans la vie individuelle. A peine la sympathie, l'instinct maternel, l’amour de la descendance, suppléent-ils tant bien que mal à la notion des nécessités les plus urgentes pour la conservation de l’espèce !. Ne concevant pas le consortium qui lie chacun à tous, l’individu ne prenait pas en considération l'avantage (d’ailleurs croissant avec le perfectionnement social)
4. Infra : supériorité, infériorité de ces deux mobiles. Des auteurs exaltent l’animal, d’autres abaissent l’homme au dessous de lui. Nous ne contestons ni les beaux traits des sauvages (décrits avec complaisance par E. Reclus, Les Primilifs) ni les mauvais côtés de notre « civilisation ».