INFÉRIORITÉ MORALE DES SAUVAGES
qu’il avait à ne pas nuire à la communauté. Tout le monde agissant de même, il en serait résulté un état pire que celui de lanimalité et on ne voit pas comment l'humanité en serait sortie, — personne ne voulant faire le premier pas, — si cet état n’avait contenu en lui-même le germe des améliorations. De la lutte même est issue la survivance des mieux adaptés, qui est un principe de progrès.
Hier encore, les sauvages donnaient le spectacle de la férocité, du cannibalisme, des sacrifices, infanticides etrapts, de la polygamie, de la domestication des femmes, de l'esclavage, des razzias, meurtres et vendettas. L’homme traitait l’homme comme et en bête fé. roce. Quelle association eût été possible dans ces conditions, si on Vavait conçue? Aussi n'est-il point étonnant que lorsqu'on cherche des traces de la société primitive, on trouve... « une absence presque complète de groupements sociaux » (Bücher).
On objectera que l’idée de bien a été appliquée à toutes ces institutions, à cette absence d'institutions même, et a servi à les consolider !. — Elle a eu certes ses perversions, ses abus, mais il ne faut pas oublier que maint usage dont la barbarie nous choque, a eu sa raison d’être relative, sa supériorité par rapport à un état antérieur ; peut-être même a-t-il été, dans des circonstances données, une condition indispensable pour passer outre au développement postérieur. Cette idée a participé à la persécution des dissidences, à l’établissement de coutumes rigides, de traditions propices à la stagnation ; mais elle a servi essentiellement à promouvoir l’évolution, à ouvrir de nouveaux champs d’activité, à assurer une satisfaction plus large de besoins plus nombreux, plus variés, plus « élevés » et notamment intellectuels, à rendre la vie plus intensive et expansive, meilleure à vivre.
Souvent elle a méprisé les faibles et donné le droit à ceux qui possédaient déjà la force, facilité la résignation des impuissants. Mais, pour une part, ce processus a favorisé l’élimination des déchets sociaux, et l’utilisation de capacités d’abord inemployées, telles celles des femmes, a, d’autre part, fini par faire admettre une
1. Les conditions de vie externes et internes, réellement différentes, ont pu pénétrer l’une dans l'autre: par ex., la permission du vol et du meurtre s’infiltrer du dehors au dedans, la condamnation des moyens extrêmes, aujourd’hui non prématurée, s’étendre en dehors du groupe social (Spencer, Mor. des diff. peuples). — Ne porte pas davantage l’objection tirée de la préconisation successive d'états différents ou opposés: ils ont pu paraître et être utiles (Subjectivité et relativité des conditions de vie), corriger des excès inverses; tantôt ce furent des ébauches historiques, tantôt l’esprit de système prit à contre-pied les préceptes mauvais, etc.
certaine (« capacité » en faveur de leurs titulaires. Le développement des sentiments juridiques a tempéré le pouvoir absolu, la force brutale, châtié les crimes, par la reconnaissance d’un plus grand nombre de sujets de droits et leur égalisation devant la loi.
Le remède est né des excès du mal et, en ce sens, il n’est point paradoxal ni tautologique de montrer que les idéaux étaient utiles parce qu’ils faisaient défaut : la constatation de leur absence manifeste leur « manque », corrélatif de tendances insuffisantes ou nuisibles par quelque côté. Or le dénuement moral des sauvages est le digne pendant du dénuement matériel et intellectuel précédemment esquissé !. Malgré toute indulgence, Lubbock est forcé de reconnaître que les sauvages sont moralement inférieurs aux races plus civilisées et que la vie et les propriétés sont, chez eux, moins en sûreté que chez nous. Le vol, la vengeance, le viol, le meurtre, dans bien des circonstances, constituent des actes naturels, non des crimes, si même ils ne sont estimés, recherchés comme moyens de distinction, racontés comme exploits, rappelés par des trophées et enseignés aux enfants (Sioux).
= Tasmaniens, Tongans, Indiens de l'Amérique du sud, ou bien n’ont aucune conception religieuse, ou bien ne croient nullement à des châtiments et récompenses futurs. Il ne sied pas de voir là une preuve de supériorité philosophique : la religion, superflue en de rares esprits, y eût joué un rôle favorable. Ailleurs l’idée d’un dieu distributeur de faveurs et de condamnations à perpétuité ou à temps a remédié à l’imperfection de la justice humaine, plus encore à raison des moyens d'investigation que de la gravité et du caractère immédiatement impressionnant des sanctions,
Nulle part n’éclate mieux aux yeux les moins prévenus, l’amoralisme et ses inconvénients qu’en cet exemple, rapporté par Eyre : « Les Australiens n’ayant aucune notion du juste et de l’injuste, leur seule règle de conduite est de savoir s’ils sont numériquement ou physiquement assez forts pour braver la vengeance de ceux qu’ils provoquent ou offensent. » Et sommes-nous aussi loin qu’on le pense de cet état? Les apologistes de l'Etat (« au-dessus duquel il n’y a rien, — ni droit ni morale », — nous donnent-ils un autre idéal des relations internationales ? Nos alliances, notre « équilibre » de puis-
4. Lubbock, ib., p. 475, 485, 494; 527, 523 ; Or. de civ., p. 383, 387-400. Certaines peuplades n’ont « aucune impression morale ». Les Tongans n’ont pas de mots pour: vertu, justice, humanité. Chez les Soors, les Santals, en Afrique orientale: ni conscience, ni remords ; le seul repentir est d’avoir manqué l’occasion d’un crime (Burton).
CE