DESIDERATA DE LA PSYCHOLOGIE DE L'HOMME MODERNE
sances cachant le dessein de prépondérance, ont-ils une autre raison d’être que le désir de se conformer à cet idéal ou la crainte de ce que les autres nations ne profitent de leur supériorité de force? Cette morale de rôdeurs, au-dessous de celle des anarchistes, n’était-elle pas, hier encore, celle de l’Europe divisée ? Chez les Comanches, à en croire Schoolcraft, si aucun acte ne constitue un crime, il existe du moins un commencement de restriction à l’arbitraire individuel : chaque homme a reçu du grand Esprit le privilège d’user de ses facultés et de se conduire comme ii l’entend, « à moins que quelque pouvoir supérieur, celui d’un chef populaire par exemple, n’exerce son autorité sur lui ».
Ainsi, l’homme primitif ne soupçonne nullement que, pour atteindre à une vie plus intense, à des satisfactions plus nombreuses, il a avantage à s'imposer ou à accepter des limites, à se conformer aux conditions moyennant lesquelles la liberté de chacun s’accorde avec celle des autres. Si cette lacune de l’esprit ruine la prétendue innéité des sentiments moraux, elle établit du moins l’incontestable supériorité du règne du droit. Ici nous percevons la grande différence séparant la soumission extérieure et l'adhésion intime à ce qui paraît désirable, — sentiment qui parachève l’œuvre de la pression sociale. « Quoique l’idée de la loi soit familière à certaines races inférieures, celle du droit leur manque totalement. » Chez les Cafres, dans lPAfrique centrale, la moralité repose sur l’ordre politique : quand le chef n’est pas là, les « administrés » se croient tout permis. Rien ne montre mieux combien le respect accordé aux chefs à raison de leurs qualités de sorciers, thérapeutes, constructeurs ou administrateurs de la cité et l’obéissance à la loi pour elle-même sont préférables à l’autorité appuyée sur la force, à la monarchie d’origine exclusivement guerrière, supplantée pour ce motif.
Si telles étaient les seules raisons du droit et des devoirs, ceux-ci n’eussent pas tardé à diminuer d'importance et à disparaître, à mesure que se développait l’esprit humain. S’ils subsistent, c’est qu’ils répondent à des besoins plus profonds, qui se rencontrent même chez l’homme moderne, parfois sous la forme inverse des précédents et dont certains paraissent communs à toute l’humanité telle qu’elle fut jusqu’à présent.
D’une part, le primitif survit en nous à beaucoup d’égards. Nous nous laissons encore guider par la première impulsion ; nous pratiquons l’exploitation unilatérale, Pautoritarisme, la guerre ; les femmes se plaignent de linfériorité sociale superposée à leurs infirmités
naturelles ; quelques inégalités choquantes persistent, partout les libertés sont précaires. C’est là un vaste champ ouvert à l’effort réformateur du moraliste et du législateur. — D’autre part, la possession d’une vertu absente chez les sauvages se trouve souvent balancée par l'acquisition d’un vice correspondant et, d’une manière générale, chaque progrès présente un « autre côté ». Peut-être même (Wallace, Reclus}, avons-nous distancé les sauvages plus par l'intelligence et la civilisation matérielle, que par le progrès moral. Par certains raffinements nous sommes peut-être inférieurs. Et c’est encore un terrain où peut s’exercer l’action bienfaisante du droit.
L’impulsivité et le goût du risque présentaient des dangers; la réflexion, le calcul, l'amour de la sécurité, ont leurs inconvénients et diminuent parfois énergie active. Après avoir combattu l’agressivité et l’obstination en des luties futiles, Pidée morale et juridique tend à se substituer dans leur rôle en nous engageant à soutenir énergiquement le moindre de nos attributs, à combattre pour un droit quelconque comme si tous étaient menacés. Les apologistes de la vie intense, voire de l’amoralisme, prêchent, contre l’inertie, le culte de l’énergie, du surpassement de soi, du surhomme : ils ont à la fois raison et tort, en ce que le bien se trouve à égale distance de ces extrêmes, dans une juste proportion entre l'influence du milieu et la réaction.
On dira que l’animal subit et combat les influences extérieures, sans avoir besoin d’idéal. Mais il n’a pas la curiosité, l'esprit critique; or, si le primitif péchait par insuffisance de raisonnement, les abus de la logique ont bien leurs défauts aussi. L’apparition de l’intelligence a, momentanément, jeté le trouble dans les instincts, jusqu’à adaptation aux conditions de vie, sinon asservissement à l’instinct vital. Par faux calcul, l’homme a sacrifié un côté de lui-même, activité ou passivité. Heureux encore si son téméraire examen ne s’est pas porté sur le principe de son existence. Pourquoi vivre ? Le
1. Il y a danger à insister sur l’idée de liberté personnelle, qui nous encourage dans nos volontés sans ajouter un principe de limitation. L’égoïsme en formules amorales est toujours étroit et antisocial, car il ne peut guère calculer et prendre en considération que les intérêts proches. Des devoirs et du droit combinés résulte un égoïsme moins grossier, qui tient compte des intérêts lointains, hypothétiques et collectifs. La vie trop intense use l'individu et la race, et l’excès de puissance (et de talent, suivant le docteur P. Jacoby) compromet leur avenir. L’être dont l’action vers l'extérieur dépasse trop l’action de l’extérieur sur lui n’est pas équilibré. Un homme rompant avec la tradition obtiendrait à peine un surplus de vie éphémère; a fortiori une race d'amoralistes ne saurait exister : le type tend à disparaître à mesure qu’il renaît et ne peut être qu’anormal. Seuls survivent les hommes de devoir.