‹ Le Fondement du DroitChapitre 106 sur 166 · DESIDERATA DE LA PSYCHOLOGIE DE L'HOMME EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DESIDERATA DE LA PSYCHOLOGIE DE L'HOMME EN GÉNÉRAL

devoir et le droit de vivre apparaissent quand la manie de la connaissance et l’exigence de « raisons d’être » s’exerçent aux dépens de la vie, à laquelle on ne saurait donner une fin, car elle est un but ultime, un but sans but. Ils suppléent en outre à l'insuffisance de l’impulsion vitale ou de l’attachement à l’existence et à l'indifférence devant la mort, telles qu’elles se rencontrent chez les Chinois, Fijiens et Indiens du Paraguay.

La vie de l’individu tient à celle de l'espèce. Or l'individu n’est pas toujours aussi attaché à celle-ci qu’à la sienne, comme Pexigerait le maintien de la race. Et ici encore, une intelligence rudimentaire peut entraîner des dommages. Vivre pour quelqu'un, à cause d'autrui, donne pourtant la plus impérieuse raison de vivre, celle qui supplée à Pamour de soi. En autrui chacun s’aime lui-même outre tombe ; il goûte des satisfactions infinies et infiniment douces en la personne de ses proches et de son prochain. Mais malgré les instincts familiaux et sociaux et les véritables conditions du bonheur, il reste place aux notions de devoir vis-à-vis de la progéniture et de la collectivité, pour sauvegarder l'intérêt de la race contre les suggestions de cet égoïsme mauvais calculateur qui dit : « Après moi, le déluge ! »

Il arrive aussi que des instincts conformes, en un temps, aux conditions de l’existence deviennent, en s’attardant, opposés à ces mémes conditions : là également les correctifs ont un rôle à jouer. Nous avons encore trop une mentalité de primitifs, par exemple en ce qui concerne la gloire militaire et le mépris du travail, qui est cependant le moyen le plus sûr d'acquérir le bien-être pour soi et le plus compatible avec celui d'autrui. Il est vrai que nous sommes encore peu conscients de la solidarité qui nous lie ; mais la tâche de l'idéal n’en devient que plus urgente. Après avoir sanctionné l’idée d’ homogénéité et PR el il doit y faire échec par celle d’harmonie dans la division du travail. Ayant accentué l’inclinaison de la balance d’un côté, il importe, quand les circonstances demandent qu’elle prenne une position différente, de porter l’appoint de l’autre côté.

La vie active est essentielle; mais, dans son intérêt même, les desiderata intellectuels prennent de l'importance : les instincts moraux, comme les autres, suppléent à la science en défaut, à la connaissance du désirable ou même à la coordination et à la hiérarchie conscientes entre les désirs d’une personne ou d’un groupe. Tant bien que mal, ils remédient à l’absence de notions positives sur la valeur vi tale de certains actes pour l’espèce, sur les inconvénients physiologiques ou autres des « vices » ; ils pallient le défaut d’ignorer ou de

négliger les lois de la survivance des mieux adaptés, la nécessité de l'adaptation directe au milieu ou de la collaboration systématique au progrès. Il existe en effet mainte utilité ou nocuité méconnues ou dont on n’a pas trouvé le secret ; si quelques techniciens sont éclairés à ce sujet, le public ignore, — et tout le monde, à son tour, est « public » dans les domaines qui ne sont pas le sien. Le rôle des idéaux tout « confectionñés » croît ainsi, comme celui de l « autorité », parallèlement à ‘la spécialisation des connaissances, qu’ils conseillent d’ailleurs d’atténuer. + 4

A mesure que se multiplient les traces héréditaires du contact avec le monde et que s’augmente le trésor des connaissances, la motivation des actes se complique. Tandis que primitifs et esprits simples jugent catégoriquement et agissent d’un trait (Laplaigne), il naît des esprits compliqués qui, tiraillés par toutes sortes de mobiles et de « pourquoi », ne savent pas exercer une préférence et prendre une décision. Il importe pourtant davantage d'agir que de réfléchir ses actes : le droit, Le devoir, nous poussent à agir sans réflexion.

Nous parvenons ainsi aux desiderala généraux auxquels ont répondu, dans le passé et le présent, les idées de droit et de devoir (sauf à étudier plus loin leur nécessité future).

Le premier qui frappe est l'insuffisance de l'intelligence en étendue, en profondeur, en rapidité.

Les instincts, notamment moraux, sont des phénomènes élémentaires dont la mise en jeu ne demande aucun effort cérébral. Il faudrait à chaque homme une expérience plus consommée que celle de tous les techniciens réunis, pour calculer en chaque occasion toutes les répercussions heureuses ou fâcheuses des alternatives que le développement matériel et psychique de l’humanité offre plus nombreuses. De tels problèmes embarrassent les assemblées, qui statuent pourtant par voie générale et ont du temps devant elles pour examiner le pour et le contre : combien serait-il plus difficile à l’individu de les solutionner quand les circonstances pressent et plus mauvais de les résoudre hâtivement! Toutes les opérations ne pouvant être instantanées et devant être renouvelées en présence de chaque fait à accomplir, notre activité et notre vie seraient réduites à rien, sous prétexte de leur donner la sécurité. Les idéaux forcément abstraits, établis une seule fois pour une certaine durée et un nombre indéterminé de cas, simplifient Les choses et permettent une vie plus intense au total, alors même qu’ils causeraient de menues gènes. — Les hommes gagnent à se concéder réciproquement (et même aux

Page 1