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INSUFFISANCE DE LA TÉLÉOLOGIE

faibles, dont on a souvent besoin) une liberté générale et des droits particuliers, quelque incertaine que soit l’étendue de l’usage qu’en fera chacun et le profit qu'il en tirera. En se reconnaissant mutuellement la personnalité juridique, c’est-à-dire (l’idée-force comblant la différence de forces) une égalité fictive, ils évitent de rechercher en toute hypothèse s’ils sont réellement égaux ou d’éprouver leurs forces et ils préviennent de nombreuses luttes pour le plus grand profit de tous. Les anciens considéraient l’homme comme un moyen pour eux-mêmes ; peut-être est-ce exact, mais il est bon pour soimême de le traiter comme s’il était une fin.

L’utilité des mobiles éthiques est démontrée par la perdurance des états auxquels ils remédient : inappropriation des impulsions en nombre, intensité ou direction; insuffisance ou excès de contre-motivation; aversion ou amour du risque ou de la sécurité ; imprévision inévitable.

Les notions morales suppléent surtout à la féléologie, à la connaissance des buts de l’activité personnelle et sociale et notamment de ce but suprême qu’est la vie de l'individu dans celle de l’espèce et dans l’évolution universelle : on accomplit comme bons des actes qui sont, sans qu’on le sache ou s’y attache, utiles à la vie. Or la téléologie est forcément réduite et nous sommes incapables de transformer en fins préconçues le terme inconscient de la plupart de nos actes. Les conditions de réalisation des fins ultimes ne peuvent être toutes en même temps présentes à l'esprit, soit qu’elles l’aient été, soit qu’elles soient appelées à le devenir. Il serait superflu et fatigant de reconstituer la chaîne par laquelle chaque acte se rattache à ces mêmes fins. Une tendance fort économique et répandue nous pousse vers les moyens de vie, ou bien par un désir direct, ou par le désir de leur fin immédiate. Grâce à elle, notre activité peut être mise au service de buts que nous ne désirerions pas, que nous rejetterions même, par suite de faux raisonnements, s'ils étaient connus. Par exemple, l’individu accomplit de nombreuses fonctions sociales (procréation, entretien des enfants...) qu’il serait tenté de délaisser dès qu’il les dissocierait de ses satisfactions égoïstes, s’il n’était entraîné par l'instinct, renforcé par le sentiment du devoir.

Moins le résultat à obtenir est susceptible d’impressionner, plus sa relation avec un moyen est difficile à saisir, comme cela a lieu lorsqu’il s’agit d'accomplir un acte à raison des effets généraux qui lui sont communs avec tous les actes de sa catégorie, — moins aussi il y a de chance qu’on y pourvoie consciemment : le « jeu », alors, supplée au « sport ». L'idée de légitimité ou d’obligation, attachée

à la satisfaction d’un de nos désirs, a notamment pour utilité de remplacer le mobile générique tiré de la nécessité de lutter pour nos volontés comme telles.

On voit par ces derniers exemples qu’il ne suffit pas de l’existence d’un intérêt, ni de sa connaissance, pour que l’activité s’y conforme ; il faut en outre qu’on désire sa réalisation et qu'aucun mobile plus puissant ne s’y oppose. lhversement, en présence de mobiles d'ordre sensible, il ne suffit pas toujours d’idées relatives à leurs conséquences, pour les contrebalancer. Dans les deux hypothèses, pour pousser.à l’action, où pour s’opposer à des impulsions fortement motrices, comme celles des passions, ou sinon les détourner de leur objet, il faut des mobiles qui se rapprochent du désir : c’est la croyance en la désirabilité ou la haïssabilité de Pobjet.

Ce rôle moteur est plus grand qu’on ne le croit. Ce ne sont pas seulement les sauvages, mais toutes les races qui craignent le changement et opposent à tout mouvement une force d’inertie. « Si l’on devait compter sur l'initiative des hommes, il n’y aurait jamais, dit Novicow (Justice, p. 322), aucun progrès social. Nous pouvons même aller plus loin et dire que, si cela dépendait d’une action consciente et délibérée de l'humanité, le progrès serait impossible. Fort heureusement, il y a de grandes forces cosmiques, des principes inconscients qui travaillent pour le progrès contre la résistance éternelle établie par la structure sociale. » Peut-être ces éloquentes paroles couvrent-elles quelque exagération, mais on ne saurait méconnaître le rôle indispensable de l'instinct et des principes non téléologiques — tels que ceux du devoir et du droit — dans cette promotion de Pévolution.

Ici s'achève l’exposé embryonnaire des raisons de l’idéal subjectif. Il n’a rien d’exclusif. Nous souhaitons au contraire qu’il en ressorte l'impression de la variété et de l'opposition des rôles joués par le même mais multiforme phénomène. Tour à tour, il secoue notre paresse d'esprit et de corps; il supplée au désir qui meut, à la science qui constate, à la raison qui apprécie. Il pourvoit à la solution d’une foule de problèmes que nous ne nous posons même pas; c’est un principe de découverte en même temps que de tradition. Il nous dote de maximes de conduite; le sens moral simplifie la tâche d’en appliquer aux cas concrets les principes abstraits. Le champ de la philosophie est beaucoup trop vaste pour être exploré dès l’abord; il faut pourtant à la conduite un guide immédiat : les instincts et idées moraux nous le fournissent. Après avoir remédié à l’insuffisance de la

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