CHAPITRE III
D'un examen superficiel, il semblerait résulter que les idées et sentiments éthiques soient sui generis, irréductibles et innés. Mais de ce que la perception qu’en a la conscience ne semble pas analysable, il ne suit nullement qu’on ne puisse opérer la synthèse de ses éléments. Telle la sensation de blanc, malgré son aspect propre, est produite par la fusion des sensations des couleurs élémentaires. Les psychologues évolutionnistes se sont, dans le domaine moral, efforcés de montrer de même la composition des prétendues idées simples.
Du même coup, ils ont établi qu’elles sont des idées, non pas premières, mais dérivées, et qu’il n’existe aucune «nature » juridique ou morale originelles, constituant une propriété et une nécessité fondamentales de l’esprit humain. Avant ces philosophes, on voyait en la conscience, sinon, avec Rousseau, une infaillible voix céleste, du moins, avec les Ecossais, un sens distinct et primitif. Si inconsistante que fût cette manière de penser, elle fut admise parce qu’elle contenait l’ébauche d’une théorie plus exacte. A une époque où la préhistoire et l’ethnographie étaient rudimentaires, il semblait que les hommes seuls et tous les hommes possédaient des intuitions morales. Or, s’il a existé et s’il existe encore des exceptions, il n’est pas moins vrai que tout individu normal et adulte, dans la presque unanimité des peuples, sait qu’il doit faire certaines choses et peutêtre même quelles choses il doit faire !. Le sentiment moral (sinon les sentiments moraux) est donc actuellement inné en nous, et son absence serait vraiment pathologique chez l’homme ou le groupe
1. Lévy-Bruhl, Mor., p. 195, 236 : à la façon dont nul n’est censé ignorer la loi ou dont le chien sait qu’il doit arrêter : cette connaissance ne doit rien à la réflexion et n’a rien de commun avec la Science. — Ce n’en est que plus probant en faveur de l’innéité actuelle. Contre celle-ci, il est inopérant d’objecter qu’elle devrait se manifester par quelque loi élémentaire, par des idées directrices et dominatrices : les enfants nés de parents de mentalité et idéalité éloignées ont le sentiment de l’existence d’un bien et d’un mal, mais sans indications intuitives sur leur objet. Des individus différents peuvent se servir différemment des mêmes instruments... Les sentiments moraux, réduits à peu de chose chez l’enfant, sont peu à peu révélés par l'intervention éducatrice qu’exerce l’entourage le plus amoral (par les préceptes et exemples) et l’expérience personnelle.
« développés », bien qu'il n’ait rien d’ «un prétendu archétype invariable, éclairant toujours et partout et dont les idées morales sortiraient toutes formées » (Ribot). Et ce mode d’hérédité n’a rien de plus surnaturel que la transmission entre vifs de génération en génération ou que les acquisitions personnelles. Pour que disparaisse tout mystère, — nullement dissipé par l’appel, qu’il provoque, à une faculté providentialle ou innée, — il suffit de s’enquérir des « sources » : l’inné actuel n’est tel que parce qu’il est de longue date acquis, et, pour expliquer création et tragsmission, il suffit de l’influence du milieu, de la sélection et de l’hérédité.
Bien que les phénomènes moraux, absents chez les primitifs, n’aient pas surgi sous une forme accomplie et que leur naissance soit intimement liée à leur vie antérieure et postérieure, nous nous occuperons davantage de leur apparilion originaire que de leur application ultérieure à tel ou tel objet, de leur extension par imitation et suggestion ou de leur développement par des modes variés d’innovation. Il serait curieux de chercher à quelle époque et par suite de quelles circonstances sont apparus (ou disparus) les divers droits et devoirs, mais nous nous bornons à expliquer le droit et le devoir en général. Les mêmes questions se poseraient, dans l’existence individuelle, de savoir quand et comment se forme la conception des facultés et obligations d’autrui ou de soi et quelle part y prennent l’hérédité, le caractère et les sentiments prédominants, l’éducation, l’opinion générale ! : nous ne posons le problème que dans l'humanité, pour les sujets actifs ou passifs (bien qu’il y ait lieu de distinguer parfois droit et devoir).
La causalité, la psychogenèse, nous retiendront plus que la forme ou l’autorité, — dieux, « soldat heureux », tribu victorieuse, co-contractants. De même la vague formule du « produit spontané de la vie sociale » recule seulement le problème : elle ne dit point par quels actes psychiques s’est opérée cette production. Si la notion de commandement moral s’est dégagée du commandement divin (après que les dieux, devenus bons, considérèrent comme bien ce qui améliore le sort de leurs adorateurs — et quelques autres choses), pourquoi
1. Post, Grundlagen des Rechts, p. 23 s : Les premiers aspects du droit apparaissent à l’enfant par les petits événements de la vie domestique (propriété, présents, achats, louage, services, dommages, blessures..), puis à l’école, (à l’atelier) et dans la vie publique, par une foule d’événements occasionnellement vécus et observés, de comparaisons instinctives, en des cercles constamment élargis. C’est quelque chose d’acquis par expérience externe, par le choix inspiré de la conscience de classe, de parti, dont peu d’hommes savent se détacher ensuite.