EXPLICATION PHYSIOLOGIQUE
certains hommes avaient-il usurpé le rôle de dieu ou la fonction de vicaires et obtenaient-ils obéissance ? Si le vainqueur a reconnu, avec la vie, quelques droits au vaincu, si les hommes se sont concédé des facultés et obligations, comment leurs mobiles, de non-juridiques, sont-ils devenus juridiques ? Car nous ne saurions accepter, comme une genèse de l’idéal, la force ! mise à son service ou la coexistence et la limitation mutuelle des individus, lesquelles en sont seulement la condition : il faudrait expliquer pourquoi ces principes paraissent subjectivement sacrés. Sans nier les causes cosmiques, sociales et économiques ni le lien des causes efficientes et finales (la fonction favorisant, par action directe et par survivance des formes les plus: aptes, l’appropriation des moyens), — nous observerons le processus le plus immédiat de la formation des phénomènes moraux, C’està-dire les influences qui s’exercent sur l'esprit humain, et les procédés de genèse distincts de la fonction, à savoir Padaptation téléologique, lorsque la notion du but vient à disparaître.
Ayant ainsi posé et limité la question, nous éliminerons quelques solutions qui n’y répondent pas du tout ou pas exactement.
La théologie satisferait à peine ici une curiosité peu exigeante, L'école historique n’est guère plus explicite : que nous tenions nos idéaux d’un dieu ou d’une conscience collective, leur origine ne se perd pas moins dans le vague et l’obscur. On n’en sort pas, lorsqu’on fait appel à un instinct spécial, tel celui de sociabilité, qui a d’autres manifestations dont on ne distingue pas celle-ci.
Les écoles apostérioriques, matérialistes, ethnographiques, etc. ont pris leur revanche sur l’a priori, la métaphysique et l’abstraction. Tentant d’expliquer le monde social et moral par la matière et la force, elles réduisent les phénomènes les plus complexes aux plus simples (le psychique au physiologique) et négligent un peu les caractères spécifiques.
L'origine du droit, suivant Letourneau ?, est biologique : elle gît,
1. Ni la force coïncidant avec l’intérèt (R. de la Grasserie, Genèse sociol. de la pénal., p. 1 : la force utile «se change » en droit). — Suivant de nombreux Allemands, le droit est une création de la force, d’abord répressive, de l'Etat. — À. Menger, Bérg. Recht, p. 1 s : la coutume, dans l'intérêt des seules classes privilégiées, car, dans les conflits d'intérêts, les plus forts ont triomphé.
2. Evol. jur., p. vi, 15, 15, 101, 488 s, 501; cp. Evol. de la mor., et autres ouvrages faits avec les mêmes documents et idées préconçues. — R, de la Grasserie, Sociol. glob., p.257. Origine mécanique : mouvement inconscient de frapper, même lorsque la vie n’est pas en danger; puis, force emmagasinée (vendetta), rectifiée par la société.
non dans un concept inné, mais dans une action réflexe, dans la contraction musculaire répondant à l’excitation d’un nerf. Ce mouvement résulte d’un besoin de défense si urgent qu’on le rencontre chez d’humbles animaux, comme la grenouille, même décapités ; sous peine de disparaître, leurs ancêtres, comme eux, l’ont accompli et, tout acte laissant une empreinte, ce processus finit par l’automatisme de l'instinct, sans aucune intervention de la volonté. Chez les animaux supérieurs, l'instinct de défense se transforme en passion de vengeance, sorte de défense différée êt préventive : mais la vengeance à long terme ne leur donne pas l’idée du juste, parce que les crimes sont rares dans leur entourage (!). Du moins n’est-ce qu’au contact de l’homme qu’ils accomplissent des actes impliquant le sentiment de la propriété (le chien n’ose toucher aux aliments du maître et défend sa chose) et la conscience de la faute. Chez l’homme, l’évolution se poursuit. L’individu, d’abord, se venge et à son gré, seul ou avec des intervenants ; puis le clan s’efforce de régler, de refréner les représailles et d’imposer la composition, le duel judiciaire, Parbitrage. Le goût de la propriété fait consentir à commuer la vengeance en une profitable indemnité. Appliquée par le groupe, la réaction cesse d’être réflexe et entre dans le domaine de la conscience : l'instinctif « coup pour coup » devient le talion, avec une idée de justice. Chacun, à l’origine, pensait : (€ Quand je prends, c’est bien; quand on me vole, c’est mal »; plus tard l’égoïsme des chefs — consacrés par la légende, appuyés par les prêtres, s’ils ne l’étaient euxmêmes — monopolisa la mesure du crime ou de la vertu et punit chez les autres ce qu’il se permettait : fut désormais louable ou répréhensible ce qui leur agréait ou ce qui atteignait l’un de leurs tributaires. D'accord avec la coutume, qui limitait leur autorité, ils contribuèrent pourtant, à leur insu, à transformer le besoin primitif de retaliation en une notion moins égoïste (pour les autres) de la justice abstraite. A la tendance impulsive à rendre (même aux animaux) tout préjudice reçu, se substitue l’idée du crime, du tort injustifié, de la responsabilité. Après avoir détrôné la justice communautaire, l’ordre redevient loi. « La détente nerveuse est devenue une fleur de la végétation morale. »
Est-il besoin d’insister sur ce qu'il y a de partial, d’étroit, d’exclusif, dans cet exposé? Letourneau exagère la perfection des démocraties d’un hypothétique âge d’or, puis le rôle, dans l’élaboration du droit, de souverains qui, malgré leur infériorité, les auraient renversées. Tout n’est point inexact, mais cette histoire, plus externe que cérébrale, explique à peine les mouvements par les mobiles et