‹ Le Fondement du DroitChapitre 112 sur 166 · PARTS DU CALCUL ET DE L'INSTINCT · texte numérisé non relu

PARTS DU CALCUL ET DE L'INSTINCT

tile et de bien !, les conseils de l’intérêt et les prescriptions de la justice, la prudence et la sagesse, se confondent en une masse homogène qui revêt en même temps un aspect religieux.

Contrairement à l’opinion ancienne et suivant les évolutionnistes, la naissance du droit n’a pas attendu celle des plus hautes facultés de l’homme et en particulier de la « raison ». Il est apparu comme un instinct et c’est plus tard seulement que la réflexion put intervenir à un moment quelconque du processus : soit pour fournir les données initiales qui, par la suite, devienneni habituelles, soit pour travailler sur les données de l'instinct. L’adaptation systématique s’est ajoutée à la spontanéité. Dans la morale, comme dans la plupart des disciplines, la pratique a devancé la théorie, l’art a précédé la science. — Mais quelle part revient-il à chacun des facteurs qu’on démêle dans l’élaboration des idéaux : instinct, hérédité et innéité, habitude, imitation, suggestion, éducation familiale ou sociale, par les idées ou par les faits, expérience personnelle ou d’autrui (ascendance, parents, collectivité, maîtres, savants)?

D’abord, qu’est un instinct et comment se produit-il? Darwin ?, qui a jeté un jour nouveau sur ces problèmes, avoue qu’il éprouva mainte difficulté à appliquer la distinction de l'instinct, de la conscience, de la volonté, de l’intention : des actes dont le résultat est originairement prévu et désiré, deviennent habituels ou héréditaires et peuvent alors se produire malgré la volonté ; inversement, d’autres, dont la fin nous apparaît clairement aujourd’hui, ne servaient pas primitivement comme moyens. En tout cas, il convient de faire de l'instinct non une faculté spéciale, mais un phénomène complexe, produit, conformément aux lois de l’économie, par des actions répét'es. Entre ses deux sources concevables : la sélection de dispositions utiles, mais n'ayant jamais été réfléchies, et la défaillance de l’intelligence (lapsed intelligence) dans des actes originairement accomplis en vue d’un résultat voulu, il n’y a point incompatibilité. L’un des principaux résultats du darwinisme est d’expliquer, sans l'intelligence, des faits qui sembleraient l’exiger ; en fait, on constate des actes instinctifs chez des espèces trop basses pour qu’ils proviennent de l’expérience, et on observe des habitudes non réfléchies, transmissibles par hérédité, variables, et dont les variations, également héré-

4. Les Tongans appliquent le mot vertu à un homme ou à une hache. N’a-t-il pas de même un double sens en notre langue ?

2. Essai sur l’Instinct (Romanes, Ev. ment. chez les animaux, p.153, 258-267) ; Sciascia, Psicogen. dello ist. e della morale sec. Darwin, p. 9 s; Mantia, Psic. del dir., 1893; Schultze, Ev. Ethik, Zsch. f. Socialw., 1900, p. 325.

ditaires, peuvent se fixer et s’intensifier dans un sens avantageux. D'autre part, il est hors de doute que des adaptations conscientes deviennent automatiques par répétition et se transmettent comme telles. — Malgré la différence qui sépare des tendances purement animales les sentiments juridiques et moraux, ceux-ci naissent, se développent et poussent à agir de même. Ils proviennent de dispositions involontairement" ou volontairement adaptées à des fins par l'influence directe et héréditaire des conditions de vie. %

La sélection’conserve les variations avantageuses, fût-ce des idées, qui viennent à se produire. Or nous avons déjà montré à quelles utilités inconscientes, pour l’espèce et ses membres, correspondent le droit et le devoir, et nous n’avons pas à développer ici le mécanisme de la survie des plus aptes ; il suffit de constater qu’il s’opère un triage des idées comme des variétés et des individus, ou plutôt que ce dernier s’effectue notamment à raison des tendances psychologiques. D’une manière générale, les êtres dont les sentiments et conceptions étaient le mieux en rapport avec les conditions de leur existence et spécialement avec les nécessités sociales ont dû, toutes choses égales, s’accroître, multiplier et évincer les moins bien doués (Spencer). [l en est résulté une adaptation progressive du subjectif aux conditions objectives de vie : les individus qui regardent ou poursuivent leur bien comme leur mal cèdent incessamment la place à ceux qui comprennent et pratiquent mieux les exigences du milieu. L’observation montre, se poursuivant encore sous nos yeux, l'élimination des aberrants et des criminels, qui ne respectent pas l’inviolabilité d'autrui. Il s’est produit, au cours des âges, un phénomène complexe qu'on peut ainsi schématiser : les hommes qui, par une variation fortuite ou non, présentaient une tendance à agir selon les besoins de leur vie et de l’espèce, faisaient seuls souche durable et transmettaient à leur descendance ces heureuses particularités, tandis que les inadaptés s’effaçaient et disparaissaient. Il en est résulté une disposition à accomplir sans se rendre compte du pourquoi et comme désirables en soi les actes favorables à soi-même directement ou par la collectivité. Jointe aux désirs et corrigée parfois par la réflexion, l'intuition nous donne ainsi des mobiles assez exactement proportionnés au degré de vitalité des actes correspondants.

Elle nous apprend que nous ne devons pas heurter notre prochain, mais au contraire rechercher son bien en même temps que le nôtre. Elle est ainsi l’auxiliaire de la sympathie, par laquelle nous éprouvons les sensations agréables ou pénibles d'autrui. Est-elle donc

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