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SÉLECTION. — PRÉTENDUES INFLUENCES DIRECTES

étrangère aux mobiles et à la sensibilité personnels? — L'homme est appelé par le plaisir, c’est incontestable. Mais s’il ne l'était, s’il se faisait une règle de ne l'être, que par les plaisirs résultant des conséquences intrinsèques de ses actions, il écarterait maint acte utile à la vie; car le rapport du plaisir et de l’intérêt n’est pas universel et ne fournit pas un critère infaillible : il y a des jouissances nuisibles, des douleurs propices à la vie. Les conditions de l’existence ne sont donc accomplies, que si des variations conservées par sélection les accompagnent de satisfactions morales ou y joignent une idée-force appelée à contrebalancer les mobiles opposés. Inversement, en présence d’une éventualité prometteuse, l’homme pourra se soustraire à son attrait, s’il pense : « C’est défendu, je ne le puis moralement. » Ainsi se conçoit, sans infraction au caractère personnel de l’activité, l'alliance héréditaire du plaisir et de l’obligation éthiques à des actes vitaux, mais demeurés pénibles en eux-mêmes, indifférents ou insuffisamment désirés.

Le processus suppose déjà née l’idée de bien et nous avons par conséquent à rechercher d’où elle venait, comment elle est apparue en premier lieu, pourquoi elle a affecté la forme de la désirabilité, par quelles voies elle s’est propagée et, dans tous ces processus, quelle est La part de l’influence du milieu et celle du calcul.

Elle a pu naître, sans doute, fortuitement, de circonstances accidentelles, mais il est probable que, dans la plupart des cas, cette élaboration a été soumise à des lois.

L’idéal ne procède d’aucun de nos sentiments égoistes en particulier, ni du conflit de tels ou tels mobiles intéressés avec le désintéressement, Par dessus tout, il importe de ne pas le confondre avec une manifestation déterminée de lPaltruisme. Quoi qu’il comporte des restrictions à nos fins propres, apporte un frein à nos désirs et ne s’explique point par P’égoïsme seul, il ne s’ensuit pas qu’il soit issu de la tendance opposée, et d’ailleurs indispensable, de la sympathie !. — Cet apparent dilemme n’en est pas un et le troisième terme consiste dans des dispositions qui ne sont nt la compassion ni le calcul. Non seulement la bienveillance et la crainte, auxquelles

1. Richard, tb., p. 24; Tarde, Tr. du dr., p. 14. — Toute autre est l’idée que «le sentiment d’obligation morale est le substitut de l’élan sympathique » et qu’il revivifie, lorsque les bons sentiments viennent à manquer, ceux que nous avons éprouvés en des circonstances analogues. — Nietzsche explique le devoir, sans égoïsme ni altruisme, par un sentiment pathologique : ce serait une transformation de la jouissance procurée par la cruauté envers nous-mêmes, contre nos penchants naturels.

on atfribuait autrefois séparément le droit et la société, ont pu se mêler en des proportions variables, mais si les sentiments éthiques proviennent surtout du contraste entre l’imperfection de l'esprit et les exigences de l’évolution, beaucoup d’autres facteurs peuvent être cumulativement admis, comme le résultat soit de l’impression spontanée d’influences extérieures, soit de l’adaptation systématique.

Le désir fort est souvent accompagné d’une idée de légitimité 1. Il est assez rare que la sensibilité éprouve une aspiration puissante et constante, sans que l'intelligence, se mettant à son service, ne proclame qu’il est convenable d’y satisfaire et que la méconnaissance én est injuste. Il arrive aussi que nous nous inclinions, comme par devoir, devant le désir d’autrui, reflété en nous. — Pourtant l’idée de désirabilité ne se confond pas avec la force du désir personnel et elle n’en est pas une conséquence directe, même lorsque la réflexion s’exerce sur lui. Bien souvent, au contraire, elle s’oppose à de violentes passions ou favorise l’essor d’un souhait faible ou naissant.

* L’habitude individuelle ou sociale joue dans la genèse de l'idéal un rôle analogue, ni moindre ni majeur. Le remords, prétend-on, ne serait autre que la gêne engendrée par la violation d’une habitude, qu’il s'agisse soit d’un acte accoutumé auquel on ait manqué, soit d’un acte inaccoutumé qui ait troublé la marche ordinaire. L’action criminelle « place l'individu, vis-à-vis de ses semblables et même s’il en a déjà commis, dans une situation exceptionnelle, sinon nouvelle, car les occasions où il se conduit comme tout le monde sont plus nombreuses. Or l’esprit de l’homme, comme son corps, se sent à la gène quand il est dérangé de sa position ordinaire 2. » — Est-ce là le malaise du repentir ? Sans doute la sensibilité morale s’émousse à mesure qu’on s’enfonce dans le vice. Mais sa vivacité, parois persistante, parfois nulle dès le début, n’est pas toujours en raison inverse du nombre des mauvaises actions. La répétition affecte, tout au plus, son degré, et

1. Spencer, Just., p. 328 : les sentiments directeurs. — Guyau, Mor. sans obl., p. 42: l’obligation est la prévision de la durée indéfinie d’un penchant, Pexpérience de son indestructibilité, — Nietzsche : tempérament... — Rolf Lagerborg, Nature de la moral., R. int. soc., 1903, p. 377 : « L’approbation et le blâme dépendent toujours du caractère et de la force de la tendance dominante. » Sa force explique le caractère surnaturel qu’on lui prête. P. 388 : le sentiment de l’obligation diffère à peine de l'impulsion résultant de toute tendance forte et constante.

2. R. de Gourmont, Culture des idées, p. 65; Lagerborg, p. 315 : La norme des jugements moraux est toujours la tendance habituelle et dominante. La faute morale se distingue des fautes logiques, grammaticales, en ce qu’elle se produit contre l’attente générale, — Sièrebois, Mor. fouillée dans son fond., p. 256.

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