ADAPTATION PAR LE MILIEU COSMIQUE OU SOCIAL A
la suppose préexistante, car c’est quelque chose de distinct. Accumulez des désirs utiles ou nuisibleset vous n’aurez pas la notion du bien et du mal. La lésion d’une attente naturelle, la privation ou la cessation d’un état normal, ne donnent pas non plus, par elles-mêmes, l’idée d'illégitimité, d'obligation violée, ni celle de faute, personnelle ou non. L’exemple, qu’on donne, des souffrances de l’exilé montre pré-. cisément que les deux hypothèses ne sont pas analogues. Si, au contraire, le malfaiteur endurci arrive à serepentir de bien faire, ce n’est pas à cause du dérangement apporté à une direction déjà suivie, mais parce qu’il a un idéal à rebours, qui demande lui aussi à être élucidé séparément de l’habitude. Quant à expliquer l’appréhension du « péché » social par l’accoutumance à l’estime des compagnons, c’est supposer le problème résolu, et déjà existants le besoin d’approbation, la crainte du mépris, l'approbation et le mépris eux-mémes, engendrés autrement que par la répétition de l’acte.
Ce que l’habitude individuelle est impuissante à éclairer, l’habitude sociale y suffit-elle? Serait-ce la seconde nature de l’homme, sa nature idéale ? Droit et morale sont essentiellement traditionalistes et règlent d’avance l’activité selon des lois établies. [ls nous recommandent la pratique habituelle du bien, propice à son exécution. Morale ne vient-il pas de « mores »? — On ne saurait faire de la conduite, ou de la continuation de celle qui est ébauchée, une règle à la conduite : il y a des mœurs et des habitudes vicieuses, et beaucoup de préceptes idéaux qui ne sont pas couramment pratiqués, — ce qui n'empêche pas de les reconnaître bons. Et ceci montre que la correspondance n’est pas plus exacte que souhaitable. « Agir d’après les coutumes deson pays, dit-on, c’est être moral. » Peut-être, mais pourquoi est-ce moral et pourquoi coutume ? Il y a dans la coutume une idée de plus que dans l’asage : celle de la respectabilité. C’est une habitude non pas seulement impérieuse, mais impérative. Ce qui est ou devient ne semble pas, même répété, ce qui devrait être.
Même relief donné à l’élément conservateur et absence analogue d’élément progressif, dans la théorie qui présente l’idéal comme une résultante de la fendance à considérer les faits existants comme normatifs, en négligeant l'effort, qui est essentiel, vers le mieux-être. Sans contredire que l'idée de loi soit passée de l’ordre social à l’ordre naturel, nous convenons que les « rapports nécessaires » de l’activité et de la vie n’ont pas été plutôt connus qu’ils ont donné lieu à préceptes. Ils ont même été, par des solutions fragmentaires, érigés en lois sociales avant d’être connus comme lois physiques. Nous ne méconnaissons pas davantage l'influence adaptatrice des nécessités
ambiantes, des ‘faits cosmiques, biologiques et psychologiques qui s'imposent à nous. La doctrine de l’évolution implique que les organismes ont été en se perfectionnant, en se conformant aux exigences de la vie. Simultanément, dit Spencer ‘, « des modifications nerveuses ont produit le développement de sensations, d’instincts, d’émotions et aptitudes intellectuelles nécessaires à l’usage approprié de ces organes. L'adaptation régit la structure cérébrale. Comme les fonctions physiques, les: fonctions mentales tendent à s'adapter aux nécessités ambiantes. » Suivant son disciple Clifford, « les lois mêmes du mécanisme aboutissent à une différence de valeur entre les actes des êtres vivants, selon qu’ils favorisent ou non le déploiement de la vie... » Toute nécessité morale, poursuit M. Fouillée, enveloppe une nécessité vitale ; la morale est une interprétation supérieure des lois de la vie: les vices sont des contre sens biologiques et les vertus des conditions d’existence. « Sois moral, ou meurs dans ta race », tel est Le dilemme posé par la nature et la société.
De ces prémisses, Spencer tire cette conclusion, non moins exacte en elle-même, que l’aspiration à maintenir leur liberté d’action s’accentue chez les êtres supérieurs et qu’en outre ils éprouvent à un certain degré le sentiment correspondant à la nécessité (de fait), imposée à chacun d’eux, de n’agir qu’en respectant les limites établies par les actions d’autrui. Cette disposition à percevoir les rapports de justice atteindrait son développement maximum dans une société pacifique, déshabituée de fouler aux pieds les droits des hommes qui n’habitent pas le même territoire. Enfin naîtraient les institutions qui correspondent ( aux nécessités dont la satisfaction permet aux activités sociales de se déployer avec harmonie ». Ainsi ces tendances psychologiques auraient une double origine objective : dans les conditions de vie antérieures à l’état social, et dans les conditions de la vie sociale.
Nous ne nions point que ces résultats ne concordent avec l’observation. La législation, comme la théorie, a graduellement reconnu le droit à l’intégrité physique et psychologique, depuis la condamnation de l’esclavage jusqu’à la liberté de conscience. Mais si le droit et le devoir ont bien pour fin le maintien et le libre développement des sphères d’activité, pourquoi cette fin n’est-elle pas consciente? L’action des rapports extérieurs sur la mentalité de l’homme est réelle; le milieu, sans lequel nous ne serions rien, fournit les facteurs de nos désirs et de nos volontés, mais encore notre cerveau
1, 1b.,p, 26, 176, 56; Mor., p. 266, 26. — Fouillée, El. soc. de la mor., p.96, 101.