DE LA CONTRAINTE EXTERNE À LA CONTRAINTE INTERNE
c’est non pas les suites de l’acte dans l’ordre naturel, mais ses conséquences artificielles, dont l'impression, d'ordre inférieur et plus tangible, était d’abord seule susceptible d’émouvoir. Les freins moraux en diffèrent et pourtant ils en sortent. Ils se rapporteraient aux suites naturelles. Spencer concède d’ailleurs que parmi les conséquences, quelques-unes seulement sont habituellement présentes à l’esprit, tandis que les autres « forment un assemblage de représentations indistinctes, accumulées par l’expérience des résultats d’actes semblables dans la vie de l'individu, superposé à une conscience encore plus indistincie, mais considérable, due aux effets transmis par l’hérédité de semblables expériences faites par les devanciers. Le tout constitue un sentiment à la fois solide et vague » (p. 105).
En réalité, le sentiment moral est au contraire essentiellement distinct de la prévision des effets. Cette vision indiscernable n’en est nullement une. La caractéristique de ces tendances consiste à ne point paraître téléologiques. Bien qu’elles résultent d’expériences accumulées, elles sont, suivant Stuart Mill lui-même (dont Spencer invoque le témoignage), devenues complètement indépendantes de lexpérience consciente (de même que l’intuition d’espace, simplement vérifiée par la géométrie), sinon ce ne serait qu’un sentiment utilitaire. Qu’elles tiennent compte des effets indirects, éloignés et généraux, cela n’y contredit en rien.
Tant que nous tourmente seule l’anxiété des éventualités extérieures, naturelles ou artificielles, il ne s’agit pas encore de contrainte interne. Le mobile moral apparaît « lorsque, oubliant notre propre personne, nous accomplissons les actes pour eux-mêmes, parce que nous leur attribuons une valeur propre et que nous nous sentons obligés de les accomplir ». Le caractère sacré, absolu, du précepte est un effet de la supériorité et de la prédominance de l'autorité qui Pédicte, de son caractère éminemment respectable, un succédané de la nécessité relative à nous-mêmes à raison des diverses sanctions. Le commandement extérieur devient intérieur (Lagerborg). Il y a là une application des transferts de sentiments, selon l’expression de M. Ribot : « Les sentiments laissent des traces organiques liant tel état intellectuel à tel état affectif et réciproquement ; et, lorsqu'un état affectif a accompagné un des états intellectuels coexistants, le sentiment tend à renaître aussitôt que l’un quelconque de ces états intellectuels se produit. » Dans l’ordre moral, « les actes qui ont été longtemps associés dans l’esprit à des peines et à des châtiments, finissent par être considérés avec une répugnance pour ainsi dire désintéressée, car ils paraissent causer de la peine par eux-mêmes,
C’est là un cas analogue à celui de l’amour qu’on finit par avoir pour Pargent. Quand, par un semblable transfert, un sentiment indépendant d’aversion s’est produit, la conscience semble libre de toute sanction extérieure et avoir dans l’esprit un point d’appui qui lui est propre. La conscience alors a dépassé la phase où elle se réfère à Pautorité pour devenir une loi par elle-même. ! »
La transformation, #ote M. Lagerborg, a lieu d’autant plus aisément, en morale, que, dès le début, les mobiles d’obéissance y sont très vagues, et non point constitués par les raisons de la règle, et que le spectacle répété de la sanction convainc qu’elle existera toujours et doit exister.
— Avec cette théorie, la métaphore du tribunal de la conscience devient une réalité et esprit ne serait qu’un petit Etat. L’opinion personnelle supplée à l’opinion publique et le sentiment d’obligation, à la contrainte ou à sa prévision ? ; et c’est tout profit, même dans les cas qui mériteraient de mettre en branle l’organisme social. Notre activité cérébrale est une imitation, une reproduction, une projection de l’activité sociale réduite à un rayon beaucoup moindre. Tiré à nombre d’exemplaires, on oublie que ce cliché correspond à quelque chose d'extérieur. Son image d’ailleurs est plus ou moins fidèle ; il y entre d’autres éléments et elle se projette à son tour en actes modificateurs de la réalité sociale : l'autonomie répète l’hétéronomie, mais ce sont des consciences individuelles qui créent les lois. Sans doute même, le respect existait-il avant l’instauration des chefs et la favorisa-t-il.
La civilisation, en se développant, discipline de plus en plus les hommes, en dehors même de l'influence législative; chacun prend conscience des nécessités sociales et limite en conséquence ses libertés. Notre ascendance a subi ainsi, au cours des âges, une préparation à la vie en société, dont l'importance éclate lorsqu'on songe à l'effort qui serait nécessaire s’il fallait recommencer le dressage. De nous-mêmes, nous évitons de blesser autrui, même légèrement. Nous devenons « nés sociables ».
1. Bain, Mental a. Moral Science, > &d., p. 456 s; J. Mill, Phenom. of Human Mind, 2e é4., p. 314; Ribot, Psych. des sent., ch. x11; cités par Lagerborg, tb. : le moyen pour une fin personnelle (éviter une douleur...) apparaît comme une fin en soi désintéressée, car il absorbe l’attention. Ainsi la répulsion s’étend aux mots eux-mêmes.
2. Fouillée, Mor. cont., p. 10. — Lubbock, Or. de civ., p. 404 : autorité est l’origine de la vertu et l’utilité son critérium. — Picard, Dr, pur, p. 364 : intégration des habitudes légales dans les cellules nerveuses.