SÉLECTION, ADAPTATION SPONTANÉE ET RÉFLÉCHIE
par la discipline de la vie individuelle et sociale soient « en vertu même de leur mode de génération » appropriés aux besoins auxquels ils doivent satisfaire? L'influence des activités modèle l'idéal selon leur réalité et leurs desiderata. Ce n’est pas que les lacunes de l’esprit ou de l’organisation sociale appellent le remède idéal, à la façon dont le vide était censé agir, avant la découverte de la pression atmosphérique : ici aussi l’activité de l’esprit humain et de la société précipite de toutes parts les compléments qui manquent. A côté de cette influence directe qui produit les variations, la sélection élimine les formes inappropriées ou plutôt les hommes dénués d’idéal ou pourvus d’un idéal trop absolu, trop impersonnel, trop faux. Sans aucune expérience préalable, les sentiments moraux sont ainsi introduits et épurés. Il ne s’agit point là de supériorité de l'instinct sur la raison, mais de ce que les formes aprioriques de la volonté et de la croyance répondent à des nécessités que l’homme en général et le primitif en particulier ne pouvaient constater ou apprécier. Les plus fondamentaux mêmes des instincts, tels ceux de la nutrition et de la génération, sont susceptibles d’aberrations, et il n’est pas question de se fier à eux comme à des guides infaillibles.
Les systèmes moraux et juridiques ont d’ailleurs encore d’autres origines. Or suivant qu’ils dérivent de l’influence directe et de la sélection, ou bien de la réflexion, ils peuvent être l’objet de deux présomptions nullement opposées, mais différentes, de conformité aux conditions de la vie ou du bonheur, et ce dernier ne coïncide que dans ses grandes lignes avec la première, Or les préceptes les moins calculés en apparence ont pu l’être à l’origine, au moins de la part de leurs instigateurs et de leurs protagonistes. Souvent, dans ce cas, ils expriment un intérêt particulier ou de groupe. Beaucoup de pratiques dont la convenance a été vérifiée expérimentalement se surchargent tellement, dans la suite, d’observances religieuses, qu’il est difficile d’en dégager le noyau d’utilité originelle (Lyall). Cet intérêt pourtant paraît quelquefois si clair aux yeux d’un tiers observateur, non imbu des préjugés dont s’entoure l’acte, que le calcul n’est pas douteux. La ou les veuves, dans certains pays, doivent se brûler : les parents du mari évitent ainsi de subir un usufruit. Parfois les règles sont la généralisation d’une solution donnée dans un cas concret; d’autres fois l’ordre divin recouvre un intérêt permanent de classe.
Des découvertes d’utilité générale sont « présentées comme des révélations d’en haut » ou comme des obligations envers les divinités. Les plus simples concernent l'hygiène. Des réglementations et
rites nombreux concernent le choix des mets et la façon de les absorber. Dans l’Inde, les morts de la petite vérole et du choléra doivent être enterrés, parce que « les signes extérieurs de ces maladies décèlent la présence de la divinité ». Chez les Algonquins, défense de s’asseoir sur la terre nue, de se mouiller. Les raisons des coutumes laïques sont de même parfois conscientes chez ceux qui les instituent : chez les Malgaches, il existe des lois contre l’adultère, le vol et le meurtre; chez les Hébreux, la morale recommandait d’éviter une dépendance excessive, d'apprécier une bonne renommée, d’être modéré dans la nourriture et la boisson ; en Egypte, Ptah- Hatep tenta de substituer une morale basée sur l’expérience aux interminables prescriptions en vigueur. Combien de moralistes, plus ou moins sciemment, imitèrent cet exemple ! Qu’on se garde pourtant de penser que, à l’origine de toutes les règles sensées et précises se trouve une observation de nocuité ou d’utilité : leur caractère raisonnable, pas plus que celui des instincts, n’implique qu’elles sont raisonnées !.
Combien plus facile qu’à la convenance générale se trouve l’obéissance à un ordre divin ou à quelque précepte d’apparence sacrée! L'administration qui, auprès des masses et aux colonies, supplante la divinité dans son rôle, ne le remplit pas toujours aussi bien. Un gouverneur habile vient à la regretter : & Si l’on pouvait présenter la vaccine comme agréable aux Dieux! » Il y a peut-être inconvénient à rompre brusquement la continuité, à couper la morale ancienne à sa base en cessant toute relation avec les dieux : le peuple serait découragé d’avoir, pendant des siècles, « bâti des temples pour des prières infructueuses » (Lyall) et craindrait de sacrifier à de nouvelles illusions ou supercheries. Pourtant le mal ne semble que transitoire, car il résulte du défaut de savoir-faire dans la substitution de l’idéal nouveau à l’ancien, effectuée avant d’avoir redonné un point d’appui à celles des maximes qui ( avaient du bon ».
Dans l’examen critique de la manière dont les idées de droit et de devoir font face aux nécessités auxquelles elles devraient parer, il convient de se livrer à des épreuves variées et minutieuses et, dans leur correction, la prudence est de rigueur, car elles se rapportent à des relations et à des utilités non conscientes et parfois non concevables. De nombreuses coutumes et croyances n’ont été démontrées conditions de vie que récemment. Suivant Durkheim, la statistique a prouvé que la vie de famille est « un puissant préservatif contre
À, Lyall, Mœurs d'Extr.-Or., p.418, 139 ; Spencer, Mor. des diff. peuples, p. 23,