SECTION I
Négation de l’Idéal.
Un coup d’œil superficiel, jeté autour de soi, convie à distinguer dans le monde un domaine où règne le fait pur et simple et un autre où tendent à se réaliser certaines idées qui portent sur un objet non pas actuellement existant, mais supposé et conçu comme désirable, comme « bien », comme juste : c’est le domaine effectif de la morale et du droit, qui sont précisément en question. Le vulgaire les accepte comme intangibles, mais devant la science rien n’est sacré ; elle ne réserve même pas, à la façon de Descartes, les « vérités nécessaires », avant d'appliquer un doute provisoire, libérateur du préjugé et avantcoureur de la connaissance du vrai.
Trois voies ont abouti séparément ou cumulativement à une négation définitive de l'idéal chez quelques auteurs : l'introspection, V'affirmation purement subjective et instinctive du moi contre tout ce qui lui est étranger, contre le non-moi inorganique, organique ou social ; l’observation, le raisonnement, la dialectique, l'examen critique de la notion ; un peu à opposé du premier procédé, la négation de la valeur du subjectif opposé à l'objectif, la capitulation du moi et de ses aspirations devant le fait, le positivisme absolu (à la différence de celui de Comte, qui admet le devoir), le réalisme.
[. — Chez Max Stirner !, les inclinations personnelles, les désirs, le souci de la commodité, protestent contre la gène que procure toute loi, morale ou autre; mais cette révolte de l'égoisme se couvre d’apparences logiques et de procédés dialectiques. En face des Absolus, le moi se dresse, négateur, destructeur, dissolvant. La conscience était à peine née, le moi formé, l'être humain surgi, que, semblant vouloir renoncer à soi, ils abdiquèrent devant des êtres imaginaires qui, pourtant, étaient leur création : dieux, bien, vertus. La poursuite de ces idéaux était aussi vaine que les sacrifices destinés à se concilier des divinités inexistantes : les valeurs absolues supposeraient un créateur et il n’en existe pas. L'homme ancien, au lieu de se prendre comme mesure, chercha un étalon en dehors de soi, et ce qui, au fond, possédait peut-être un prix relatif à lui, il le dénatura en lui
1. Der Einzige u. s. Eigenthum; L'Unique el sa propr., tr. Lasvignes. — Laplaigne, Mor. d’un égoïste; Palante, Précis de sociol.
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