‹ Le Fondement du DroitChapitre 14 sur 166 · AMORALISME DE LA JOUISSANCE · texte numérisé non relu

AMORALISME DE LA JOUISSANCE

attribuant une valeur en soi. C’était le temps de l'illusion. Les fantômes dont une imagination naïve s'était hallucinée se sont dissipés devant la réflexion ; avec les doctrines d’examen est né l’individualisme. Le scepticisme, la relativité, s’étendent de la connaissance pure à l’éthique. Mais, tandis que Descartes, ayant tout nié, partait du moi pensant pour rebâtir un système, Slirner ne va pas plus loin que l'Egoïste et ses instincts (ou plutôt quelques-uns de ses instincts, car c’est un égoïste tronqué et inconséquent) et ne fonde aucune morale sur cette base pourtant plausible. Bien au contraire, il ridiculise les « grands mots » en lesquels se résume l’éthique traditionnelle : dignité, liberté, propriété. Ayant rasé l’édifice, il raille ceux qui Pont réparé ou l'ont démoli pour reconstruire. Ce n’est pas sur un droit qu’il porte la pioche, il « marche contre le droit » (p. 124) ; il s’attaque non à la manière d’être, mais à l’essence. De la « liberté restreinte », il n’a souci : il aspire à la libération intégrale. (N'est-ce pas là un idéal, un irréel et même une impossibilité ?)

On abandonne certaines choses par respect pour le concept de la chose, certaines mœurs au profit de la moralité; en corrigeant une loi, on rend hommage à son esprit, on prétend seulement le mieux traduire. Un idéal chasse l’autre, mais on conserve obstinément le principe qu’il en faut un. L'idéal chrétien a détrôné l’idéal juif, mais est monté à sa place. Les briseurs d’idoles s’agenouillent devant de nouvelles Idées (Millière, Angiolillo...). Les prétendus anarchistes n’échappent pas à l (archie » des principes. Proudhon, aux yeux de qui l’homme est fait pour vivre sans religion, éprouve un saint effroi à la pensée que le même discrédit s’étende à la foi morale. Les plus criticistes des philosophes cherchent une morale scientifique pour lui donner une plus grande autorité. Il n’est pas jusqu'aux évolutionnistes qui ne rétablissent des normes de la conduite, en se vantant qu’elles diffèrent peu des maximes courantes (Spencer). Tout le monde soupire après quelque chose qui n’est pas, qu’il n’a pas, au lieu de jouir de ce qui existe, de ce qu’il possède (p. 80, 54, 270, 450).

Voilà ce que Stirner a constaté ou ce qu’il eût constaté s’il avait vécu à notre époque. Il y a bien là une part de vérité: chaque auteur vit à l’intérieur de sa science ou de son système, sans douter de leurs principes ou sans en sortir pour les apprécier d’un point de vue externe. Mais la critique non plus ne se suffit pas à elle-même, et les idées dissociées ne peuvent pas ne pas entrer en de nouvelles combinaisons. Comte, par une vue infiniment plus profonde, affirmait qu’on ne détruit que ce qu’on remplace. Dans le monde des

idées, rien ne se perd et, si l’on crée, ce sont de nouvelles formes.

Que conclut Stirner ? La fêlure ! « Homme ! ta tête est hantée, tu te dépeins un monde de dieux qui existent pour toi, un idéal qui te fait signe. Tu as une idée fixe... Qu’appelle-t-on idée fixe ? Une idée qui s’est assujetti l'homme. Or la vérité de la foi dont on ne doit pas douter, la majesté du peuple à laquelle on ne doit pas toucher, la vertu, ne voilà-t-il pas de telles idées ? Touchez un peu à l’idée fixe, il vous faudra aussitôt vous garer contre les coups de notre aliéné, devenu fou furieux... Les hommes qui se raccrochent à quelque chose de supérieur sont des fous véritables, à lier. (Comme si nous ne pouvions jamais souffrir par ce qui arrive, apprécier le réel, préférer qu’il ne fût pas, concevoir un état différent et, le désirant, le réaliser!) Qu’un pauvre aliéné d’une maison de santé soit possédé de la manie de se croire Dieu le Père ou l’empereur du Japon, ou qu’un citoyen paisible s’imagine que sa destinée est d’être bon chrétien, homme veriueux..…., c’est la seule et même idée fixe. » — Le paralogisme saute aux yeux : l’homme qui veut devenir une chose qu’il conçoit distincte de ce qu’il est, et par là même le peut si Pobjet dépend de lui, ne saurait être comparé à l’insensé qui croit étre une auire personne.

« Fantômes dans tous les coins! » Ces idées, l’homme ne les tient pas de sa naissance ni ne les tire de lui-même par auto-suggestion. Quel est donc le secret de leur existence ? C’est l'intéressé, l’Etat, qui, par ce dressage, veille à la passivité de ses membres, dont tout mouvement spontané dérangerait l’ordre, l’équilibre dans l’immobilité, qu’il a conçus. — Conception fort étroite, car la justice intéresse non pas seulement le citoyen et l’Etat, mais tout homme et toute société, dont l’harmonie est d’ailleurs obtenue par des réajustements continuels. Et n’est-ce point la mère qui, la première, au foyer familial et nullement comme mandataire du gouvernement, pénètre l’esprit humain des germes de l’idéal et lui donne sa tournure définitive ? N’apportons-nous même pas, en venant au monde certaines aspirations toutes faites ? Du reste, innées ou non, qu’importerait à l’autorité de nos idées? N’y aurait-il pas une merveille aussi grande à ce que la permanence du sentiment de l'idéal soit assurée par la transmission de génération en génération, sans une interruption? Si les croyances que Stirner appelle dogmatisme et marottes sont si enracinées dans l'esprit qu’elles y renaissent sous d’autres formes dès qu’on les en a arrachées, n'est-ce pas qu’elles correspondent à quelque condition du développement humain ?

De ce que l’homme poursuit la réalisation d’idées, d’ailleurs nées

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