CRITIQUE DE L’IDÉALISME
en lui alors même qu’il en deviendrait esclave, Stirner tire cette conséquence que nous nous donnons comme mission de vivre non pour nous, mais pour notre esprit (p. 34, 92). De là à conclure que toute morale est forcément ascétique et que, à l’exemple des chrétiens, nous cherchons le Saint-Esprit et méprisons le corps, glorifié des païens, — il n’y a qu’un pas, vite franchi par un hédoniste qui pourchasse tout ce qui ressemble à une limitation de la jouissance matérielle. — Or les idées, sans doute, nous dirigent (quoiqu'il semble le nier ailleurs), mais ce ne sont pas de simples mirages : elles portent sur des possibilités objectives et n’excluent pas forcément le bien du corps.
Comment agissent ces suggestions illusoires, pour obtenir Pobéissance, le renoncement au moi, au plaisir? Par le respect, infusé lui aussi du dehors. Les dieux n’ont plus cours auprès de certains esprits; mais ceux-là qui, hier, vénéraient les institutions sociales parce que, profanes, elles étaient consacrées par l'Eglise, leur reconnaissent aujourd’hui un caractère sacré par elles-mêmes.
Tout cela constitue une véritable religion. ( Nos athées sont des gens pieux. » L’homme est un dieu pour l’homme. Or « si, comme dit Feuerbach, ce n’est pas Dieu mais ses prédicats qui furent l’essentiel, ce n’était pas la peine de dépouiller le fétiche de ses oripeaux pour le laisser subsister. » L'homme étant en état de nous tourmenter plus que ne le firent les dieux, on ne gagne rien à humaniser le divin. On distingue dans l’homme ce qui est humain et ce qui ne l’est pas et on préconise seulement l'humain de l’homme. On oppose le moi que je suis au moi que je dois être et qu’on me donne pour mission de réaliser. La vie est une mission ; je la passe à me chercher moi-même.
« Qu’y a-t-il qui ne doive être ma Cause! Avant tout la bonne cause, puis la cause de Dieu, la Cause de l'Humanité, de la vérité, de la liberté, de la justice, de mon peuple. et mille autres ! Seule ma Cause ne doit jamais être ma cause : Anathème à lPEgoïste qui ne pense qu’à soi! » — Un contraste irréductible existe entre cette conception, qui est celle de tout le monde, et la conception de Stirner. Il faut choisir. Stirner n’hésite pas, ne se demande pas si ce n’est pas lui qui erre : « L’humanité entière m’apparaît comme une maison de fous. Les hommes ne paraissent s’agiter librement que parce que l'asile où ils se démènent occupe un large espace. » En face de la conscience universelle, de tous les hommes, de tous les idéaux, Stirner affiche l’orgueil fou de déclarer vaines leurs affirmations. L’œuvre de milliards de personnes a été inutile ; tout le
monde a été victime d’une immense duperie. Le premier, Stirner aperçoit la vérité, découvre l’homme, le moi en action.
« Je ne mels ma cause en rien, je mets ma cause en moi-même, moi qui suis mon tout », moi l’Unique. « L’Ægoïste est à lui-même son parti, sa patrie, son être suprême » (p. 8, 13).
« Etant à moi-même mon Etat, je pratique la raison d'Etat. L’expérience ayant démontré (?) aux princes l’excellence du machiavélisme, je lui emprunterai ses moyens d’action. » (On attend le mot : maximes.) Tout était sacré ; rien ne lesera plus. La déconsécration atteint tour à tour la religion, la morale, le droit. À Dieu, à lPEtat, à la Société, Stirner oppose : moi, toujours moi. À l’amour et au règne de Dieu ou de l'Homme, il substitue un égoïsme étroit et exclusif. Réaliser en nous le divin, l’humain? Soyons plutôt nous-mêmes. Or ce moi que je cherchais, je le possède, je le suis : le voilà avec toutes ses passions, — Toutes? Non pas, car Stirner en retranche la moitié, sans compter que les passions ne sont pas les seuls attributs de l’individu. Au fond, ce qu’il défend, ce sont les « passions du monde, les intérêts égoïstes », partie infime du moi à laquelle il sacrifie tout le reste, non moins essentiel à la vie.
Le moi posé, il en fait le point central de ses recherches. Qu’expriment-elles, sinon des aspirations ? Or s’ilest compréhensible qu’on aspire à ressembler à un dieu ou à l’homme moyen, que signifie s'efforcer vers le moi qu’onest déjà ? —- «Fais-toi valoir. » Le précepte est admissible, mais comment Stirner l’entend-il ? « Je veux être tout ce que je puis être, avoir tout ce que je puis avoir » (p. 172). Mais qu’est ce moi possible, sinon un idéal pour le moi actuel? Et « ce que je puis être », englobant des états opposés, ne fournit aucune direction. Si je ne choisis entre mes tendances, je serai tiraillé en tous sens, comme une machine « folle ». Il faut bien que je me détermine à exercer un choix entre tous les possibles et même chaque fois que deux alternatives se présentent : quel sera mon guide, mon critère? Péserai-je donctous mes mobiles en chaque occasion ? A quoi se réduirait, sans ligne de conduite, l’activité, la jouissance de ce moi qui prétend s’épandre librement ?
« Un idéal n’est qu’un pion, la conscience qu’un espion et un mouchard » (p. 107). Mais nier les différences de valeur, c’est nier le moi et sa sensibilité, ses plaisirs dont on fait état, et du même coup l'intelligence, le souvenir, l’habitude. Dès qu’on possède un système nerveux, on éprouve des sensations agréables ou pénibles, on ressent des désirs ou des aversions ; que dis-je, les corps bruts eux-mêmes ont leur affinité ! La mémoire conserve impressions et motions sans