INCONSÉQUENCES DE L’ÉGOISME DE STIRNER
en rappeler toujours le mobile : voilà née l’impulsion et la répulsion irraisonnées. Le sentiment du bien et du mal ont une origine autre, mais qui ne correspond pas moins à des nécessités de notre nature. L'intelligence distingue et apprécie : l’objet le plus apprécié devient une fin. Il y a des fins communes, mais il en existe aussi de personnelles, d’égoistes : Stirner ne veut pas les voir.
Il ne soupire pas après l’idéal. Il ne se targue pas non plus de son droit, comme un fanfaron : revendiquer un droit équivaudrait à reconnaître à quelqu'un la faculté de l’octroyer ; il se contente de ses qualités, de ses aptitudes réelles, qu’il appelle « propriétés ». Bien entendu, il ne s’en reconnaît pas davantage. « Ce que je puis acquérir par la force, je le prends; sur le reste, je n'ai aucun droit » (p. 262). — Et si, pourtant, sans que j’aie la force de m’emparer de quelque chose malgré les résistances, l’idée qu’on me le doit amenait à me le donner bénévolement?
Stirner s’obstine à regarder le passif, l’obligation, tout ce qui impose des charges et, envisagé isolément, uné diminution, et non Pactif, la créance, le bénéfice individuel, égoïste même, de la vie sociale. Loin d’être exclusive de la personnalité, la vie en commun en a opéré une élévation croissante. La multiplication des règlements ne doit pas donner le change à cet égard : leur nombre, en général, mais en général seulement, suit une progression parallèle à celle de la liberté. « Par cela même que le droit de réunion n'était pas reconnu, il n’était pas limité » (Renan) : il en est de même de tout droit. Si la société nous impose un gabarit moral et juridique, elle nous aide du moins à le remplir et à l’étendre, tandis que, sans son secours, nous ne saurions y atteindre. L’homme, sans les autres hommes, ne serait plus un homme; isolé, il n’existe nulle part. Vousmême, vous êtes un produit social, vous vivez de vos fournisseurs, vous parlez la langue de vos compatriotes, vous ne faites rien sans recourir à vos semblables. En le niant, vous vous exposeriez à cette réponse que s’attira un Anglais qui niait l’importance des services publics : « Vous sortez sur le trottoir communal, éclairé par le gaz communal, surveillé par la police municipale, etc... » Quelle tâche plus compliquée serait celle d’énumérer les services rendus par la collectivité! N’est-il pas naturel que cette interdépendance et cette réciprocité de l’aide soient reconnues et garanties ? Si la société limite la liberté, conçue comme l'arbitraire des volontés, elle laccroît par contre énormément, si l’on entend par là la sphère d'activité, le pouvoir effectif sur l'univers. Le vrai marché de dupe consisterait dans le troc de notre liberté, reconnue, respectée par autrui, contre le
pouvoir matériel, heurté de tous côtés par des pouvoirs semblables : ce serait l’état de forces neutralisées par opposition et la lutte, préféré à leur coexistence paisible et à leur coopération aux buts communs, pour le plus grand profit de chacun ; ce serait le chaos substitué à l’harmonie.
« Dans la société, objecte l’égoïste, ma nature humaine seule est satisfaite et non ma naturg individuelle, surtout si elle émerge. » Ceci n’est même pas exact dans les sociétés démocratiques et d’autre part j'en profite comme j'en souffre : quelle aristocrate prétendrait s’imposer par sa force personnelle à une société, même de faibles, qui ne reconnaîtrait pas son Q droit »? Et celui qui entend se développer sans limite n’échoue-t-il pas aussi piteusement que la grenouille de la fable? « Je me tiens pour unique », voilà la parole fondamentale : elle est absurde. Même les criminels les plus endurcis tiennent compte de l’existence d’autrui, dans la majorité de leurs actions. L’Egoïste n’est qu’un mythe. N’étant pas cet être imaginaire, ne pouvant l'être, il vous est matériellement impossible d'agir comme si vous l’étiez ! Le monde se souciera peu de votre conception et il vous écrasera dès que vous le méconnaîtrez : et le rôle des sentiments moraux et juridiques acquis par l’expérience des siècles (acceptée p. 427) est notamment d'amener à tenir compte inconsciemment de ces nécessités.
L’Egoïste lui-même, en la personne de son singulier créateur, finit par se rendre à l’évidence. Il n’impose pas de bannir tout idéal et, par une exception non explicite à sa logique apparemment impitoyable, il accepte l’éventualité d’une « société toujours en devenir ». Etait-ce la peine de nous emmener si loin de l’état actuel — au nom du réalisme ! — pour nous y ramener ? Car la société actuelle n’évolue-t-elle pas, même dans l'Etat? Et s’il ne s’agit que d'activer son mouvement, l’impulsion de l’égoïsme n’est pas la seule concevable ni désirable. Nous faisons partie de nombreux groupes, — associations finalistes, simples réunions, — qui se forment en vue d’un objet et disparaissent quand il est réalisé; si des groupements « cristallisés » s’y ajoutent, n’est-ce pas qu’ils remplissent toujours la même fonction, — l’existence de fins permanentes étant indéniable? Tout organisme présente une certaine stabilité ; dans la société, elle est sécurité.
Si la société, comme l’idéal, étaient si opposés aux individus, comment expliquer que ceux-ci n’aient pas depuis bien longtemps renoncé à la civilisation, en même temps qu’à ces deux conditions essentielles, et fui dans les bois comme des bêtes sauvages ? Si l’égoïsme, au sens