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ASSOCIATIONS ET ANTITHÈSES D'ÉTATS ET DE TENDANCES

Il n’est même pas souhaitable que les institutions et le droit se transforment trop rapidement et qu’on procède avec trop de désinvolture à leur égard : au delà d’une certaine vitesse, notre organisme ne nous permet pas encore une prévision assez rapide pour que nous restions maîtres de les diriger en connaissance de cause, c’est-à-dire après réflexion. En l’absence de formules légales, générales et permanentes, il n’y a plus d’unité dans l'application de la justice et l’on est obligé de recommencer l’üpération à chaque fois. La même divergence sépare le superbe développement logique des Romains et la précarité des institutions des républiques grecques : à Rome, l’esprit traditionaliste des vieillards tempérait l’esprit innovateur, tous deux dangereux isolément, mais dont la réunion, comme celle de l’hérédité et des variations, .est la condition de l’évolution.

C) De même que l’histoire naturelle connaît les corrélations de crois: sance, la psychologie et la sociologie observent des associations analogues d'états et de tendances. Une certaine idée ayant d’abord accompagné un ensemble d’impressions, chaque fois que des impressions semblables ou voisines se reproduiront, la même idée s’ensuivra, alors même qu’elle n’aura aucune utilité. L'enfant grondé ou châtié, sans savoir pourquoi, pense, s’il ne se révolte, qu’il devait l’être et qu’il a mal agi, car ordinairement les choses se présentent ainsi à lui. Par habitude de voir le mal suivre sa faute, l’homme attribue ses infortunes à une offense envers la divinité, au péché, à la négligence et il éprouve alors un vague sentiment de responsabilité, au moins envers lui-même. Si son acte lui paraît correct, il s’en prend à‘un acte antérieur, qu’il proscrira désormais. S'il renonce à attribuer son malheur à une défaillance personnelle, le besoin d’explication, le corollaire de la justice et de la sanction naturelles, exigeant une faute avant toute « peine », sont si impérieux, qu’ils postulent une tache originelle, ancestrale, un crime impuni dans une existence antérieure, ou une malédiction contagieuse. — De la même disposition sont résultées des extensions de droits et de devoirs, — utiles, si un des termes corrélatifs l'était, en même temps que difficilement dissociable de son pendant (le culte des ancêtres et la culture des vertus dont ils avaient donné l’exemple), et elles furent parfois encouragées systématiquement, par un esprit de symétrie, patent chez les Romains.

Le principe de l'antithèse n’est que l’aspect négatif du précédent. Si telles circonstances entraînent tel état d'esprit ou tel acte, on est porté, lorsque se présente la situation inverse, à l’attitude opposée,

quelque superflue qu’elle soit. Darwin en donne maint exemple en ce qui concerne L'expression des émotions. — Espérer la suppression de ces deux tendances, ce serait supposer que nous pouvons échapper aux nécessités presque inéluctables de notre nature psychologique.

— Enfin, il semble bien que les impulsions et répulsions se portent, comme au hasargl, sur les objets les plus hétéroclites, et sans raison apparente non.seulement aux yeux de leur possesseur mais à ceux de l’analyste. Les Tahitiens se déchirent, se tailladent, se passent des lances à travers les cuisses, s’appliquent des coups de massue sur la tête, font couler des ruisseaux de sang, à la mort des chefs; il leur arrive de se couper le petit doigt. Chez eux, il sied de manger seul et non en société. À Vate, à Fidji, c'est une honte pour la famille d’un chef que de ne pas l’enterrer vif. Il n’est pas jusqu’à des pays de civilisation assez élevée qui ne suivent des usages singuliers, comme celui de la couvade !. Mais ces bizarreries el incohérences se rencontrent surtout chez les sauvages, et elles sont l’analogue, dans le domaine de l’action, des superstitions absurdes (médicaments...) du domaine de la connaissance : l'imagination primitive se livre aux conjectures les plus fantaisistes sur ce qui est pertinent et convenable, d’après des conceptions fragmentaires et non abstraites, et elle n’est point refrénée par un complexus d’idées scientifiques établies. Un grand nombre de préceptes tiennent à des croyances erronées, à une crédulité exagérée, plutôt qu’à des aberrations pathologiques du désir, bien qu’il existe des perversions du sens moral et de véritables instincts du mal. La supposition qu’un acte porte malheur engendre facilement sa proscription : chez les Mongols l'interdiction de briser un os avec un autre se tire immédiatement d’une supposition de ce genre ; les indigènes de la Russie américaine ne voulaient pas jeter les ossements des animaux, car cela les empêchait d’être heureux à la chasse, et ils suspendaient aux arbres des paquets de leurs cheveux et rognures d’ongles. Dans de nombreuses peuplades, c’est un crime de donner le jour à des jumeaux : on voit sans doute là un mauvais signe, peut-être d’infidélité, puisque le motif utilitaire de la surpopulation vaudrait contre toute procréation. Superstitions baroques ou déviations de l'instinct, il n'en est pas moins certain qu’il existe, non seulement des prescriptions relatives à des objets qui nous paraissent indifférents, mais de véritables injustices du droit, et des nuisances de la part de ce qui devrait être utile.

1. Reclus, &b.; Lubbock, Or. de civ., p. 11 s; H. préh., p. 513 s : grave insulte de dire aux Ibos : Vous coupez vos dents supérieures les premières. — Dans toutes les injures conventionnelles, c’est l’intention qui blesse ; et le mépris de la personne est voisin du mépris de $es prérogatives.

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