‹ Le Fondement du DroitChapitre 151 sur 166 · BIZARRERIES ET INCOHÉRENCES · texte numérisé non relu

BIZARRERIES ET INCOHÉRENCES

Parfois ces viciations résultent d'abus de la force, du déchaînement des passions, de sophistications intentionnelles : un donneur d’oracles a été soudoyé, dans un cas particulier, pour proclamer que tel acte était bien vu des dieux, et sa décision persista; une solution d’espèce, rendue au profit d’une personne intéressée ou à raison de circonstances spéciales, a pu, contrairement à l'utilité, être généralisée. Ou bien, la bévue reconnue, prêtres ou gouvernants refusent de la rétracter pour éviter que les dieux ou eux-mêmes se soient trompés. Sans y voir malice, on attribue aux dieux les mauvais instincts, les vices des hommes, et l’on n’ose rompre à raison de la gêne de ces peccadilles, dépassées par tant de bienfaits. «Tant que les Dieux n’attirent pas sur le pays d’effroyables calamités, ils n’ont pas besoin de se montrer scrupuleusement moraux » (Lyall, p. 1928).

Une part plus large revient à l’erreur inévitable d’un idéal dont on cherche la voie. Les avis se croisent, mais une motions finit par l'emporter ; la nature a essayé des milliers de formes et abandonné les ( monstres », de façon à réadapter les organismes et, plus variées encore, les idées, à des conditions changeantes.

Après tant de restrictions à la règle utilitaire, largement entendue, que reste-t-il de celle-ci? Elle est encore à la base et au terme de notre activité. L’accord de l'intérêt et de l'idéal est un état nor. mal, mais approximatif. Aucune des anomalies ne saurait, quel que Soit son caractère déraisonnable, étre présentée comme une objection décisive à la fonction et à la genèse du droit et du devoir. Les prescriptions réellement défectueuses se conforment même, à un certain point de vue, au principe: les unes seront utiles, d’autres l’ont été, d’autres en sont corrélatives et les dernières y tendent, quoique sans succès, Ce n’est pas plus un obstacle à la bienfaisance du droit et de la morale, que les erreurs de l'instinct contre l'instinct lui-même ou les applications choquantes de la loi contre son principe, c’est-à-dire l'exception contre la règle. La seule conclusion légitime, c’est, non pas qu’il n’existe aucun idéal, aucune justice, mais que leur adaptation est imparfaite, et souvent il faut s’en prendre à nous-mêmes, qui n’approprions pas assez vite notre esprit à l’état extérieur et appliquons mal l'instinct ou la réflexion. Celle-ci est supérieure et inférieure à la fois, en ce qu’elle est perpétuellement revisible à raison du changement des circonstances ou par Pur caprice et donne ou refuse des raisons au curieux. Mais, à son tour, l'ajustement qui en résulte doit devenir automatique : l’économie qui en résulte est une autre condition du progrès. Nous devons donc viser, non à supprimer les sentiments éthiques plus que les instincts, mais à les diriger.

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