MOBILES ÉGOÏSTES
se plie à des usages que la raison réprouve. Assez rapprochée, mais distincte du désir de suivre l’idéal collectif, l'émitation assure, sans idée morale, la même similitude de conduite. De même coopèrent, sans se confondre, amour de l'idéal et du bien et la sympathie, la pitié, la compassion en présence d’un crime ou d’un mal quelconque.
Le plus humble des actes égoistes, le réflexe, commun à tous les êtres vivants, et le plus terre à terre des mobiles intéressés, la crainte de la réaction d'autrui et des châtiments, peuvent, convenablement ajustés, rendre superflue l’intervention des sentiments de droit et de devoir dans des cas particuliers, mais non d’une manière générale. Les répressifs (vengeance individuelle ou sociale) et même les préventifs exercent une action insuffisante, en tous cas inférieure à la conformité spontanée. Ils sont, il est vrai, susceptibles de perfection nement, dans leurs principes comme dans leurs applications. Il faudrait, déclare Stuart Mill que les lois et les institutions sociales missent autant que possible le bonheur ou l'intérêt de chacun en harmonie avec les intérêts de la société : cet accord établirait, à la longue, dans les esprits une association indissoluble entre le bien personnel et le bien général, de sorte qu’on ne les concevrait ni ne les poursuivrait séparément. Le désir de contribuer au bien-être commun deviendrait un mobile habituel. La solidarité, en devenant plus étroite, serait si bien sentie, que chacun accorderait à autrui la liberté personnelle et limiterait la sienne en conséquence. Au lieu d’une société qui fonctionne à grand renfort de coercition, il serait souhaitable qu’on adoptât la combinaison qui, à chaque moment, offrirait le plus libre cours aux énergies et aux besoins.
Mais l'organisation rationnelle de la collectivité n’est qu’un simple vœu et, d’autre part, la science ne supplée pas à la conscience, À supposer même que quelqu'un veuille se conformer dans son activité, à évolution, qui l'y obligera contre ses intérêts personnels immédiats? Là où il a affaire aux autres hommes, ne pourra-t-il les tricher ? Il existe sans doute des sanctions naturelles dont le plus haut échelon est la mort de l'individu ou la mort de sa descendance. Mais si la première manque et si la seconde ne le touche pas ? IL reste que, notre âme formant une continuité, nous aurons, si nous péchons une fois, une tendance à recommencer, à nous imiter nousmêmes, — tendance qui nous fera courir le risque d’être pris. À ce danger objectif s’ajoute un risque subjectif, celui du remords, indépendamment de sa valeur morale et fût-il composé ou mélé de regret, comme l’indignation l’est parfois d’envie ou de dépit incons-
cients. Le tourment intérieur n’est pas moins pénible que les chàtiments corporels et le coupable n'échappe pas plus sûrement à l'éventualité de l’un qu’à la menace des autres; nous sommes tous sujets à la fièvre, au trouble, à l'inquiétude et la sécurité de Pâme est un bien précieux, apprécié surtout et regretté en ces moments-là.
En toutes choses, il suffit à l’homme raisonnable d’un intérêt hypothétique pour agir du pour s'abstenir. L'amour et Vaversion du risque jouent, selon les circonstances, le rôle de substitut des mobiles moraux. L'homme n’a pas besoin dexla certitude d’une récompense ou de la’réussite pour exposer sa vie; personne ne possède la sécurité du lendemain et l’on a tout avantage à agir, au lieu d’imiter l’inertie des Indous sous prétexte que toute action comporte un aléa. Inversement, nul n’est sûr d’échapper aux suites naturelles ou sociales de ses méfaits : au souvenir des sanctions reçues dans le passé se mêle le pressentiment des futures, le tout couronné par le souci de se préparer à soi-même un avenir prospère. Avec le développement croissant du désir de sécurité, il devient de moins en moins indispensable à une conduite objectivement bonne, que l’homme de bien soit toujours heureux et le malhonnèête toujours malheureux, pourvu qu’on s’efforce de les rendre tels ordinairement : il suffit en eitet « que nous ayons quelques chances de plus d’être heureux en nous conduisant bien qu’en nous conduisant mal » (Laplaigne) ; or personne ne soutient la thèse contraire.
Parmi les moyens directs de satisfaire aux desiderata de notre psychologie, la réflexion vient, — avec la discussion publique, dans les affaires de l'Etat, — en première ligne pour contrebalancer les impulsions excessives et trop immédiates que l’homme a reçues en partage. Le caractère révélé, mystérieux ou absolu des prescriptions d’utilité sociale suppléait tant bien que mal à la démonstration pratique de la nécessité que les choses devaient se passer ainsi; donc le succédané peut être suppléé à son tour par la prévision et la prévoyance, par la connaissance et la poursuite de l’intérêt. Nous ne reviendrons pas ici sur les liens qui unissent à l’utilité le droit et le devoir, au moins dans une société bien organisée !. Toujours est-il que l’intelligence, qui comprend de mieux en mieux les conditions de vie, complète pour une part l’œuvre de l'élément éthique, dont les progrès n’ont peut-être pas été aussi sensibles depuis l’antiquité. Si des sentiments moraux ont vu le jour, se sont répandus, affinés (charité, solidarité,
1. Laplaigne, Mor. d’un égoïste, p. 129, 193 s : de nos devoirs envers nousmêmes, envers nos semblables (famille, patrie), dépendent santé, dignité, considération, aide d’autrui, tranquillité du foyer, grandeur de la patrie.