‹ Le Fondement du DroitChapitre 154 sur 166 · MOBILES ALTRUISTES · texte numérisé non relu

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humanitarisme.…), les croyances et les principes théoriques se sont bien davantage éclairés, étendus et rectifiés grâce à l’accroissement des lumières. Et cette amélioration est peut-être préférable : on a vu des hommes vertueux, mais ignorants, verser par fanatisme le sang des innocents ; rarement, au contraire, la correction d’une opinion relative aux qualités et à l'efficacité d’un moyen a manqué d’être profitable à la société. Le mal moral, comme les maux physiques, tient, en partie, à l'erreur.

Le développement intellectuel a exercé une influence beaucoup plus profonde sur l’évolution humaine. Il équivaut, comme l’observait déjà Aug. Comte, à un accroissement de la bienveillance naturelle, non pas seulement en rendant plus net et plus vif le sentiment des réactions déterminées par les divers contacts sociaux, mais plus encore en augmentant l’empire de l’homme sur lui-même, sur ses passions. Cette disposition lui permet non seulement de comparer et de coordonner, en connaissance de cause, ses divers désirs entre eux et avec ceux d'autrui, mais de diminuer la propulsion à agir et d'instaurer une quasi-liberté par l’intervention de croyances dans les syllogismes téléologiques. Grâce à elle, les idéaux absolus sont susceptibles d’être remplacés par des conseils d'hygiène morale, car le jugement apriorique y cède la place à un calcul méthodique de l'utilité vitale et la notion de bien à celle d’intérêt individuel ou social. L’observation, la statistique, la science en général, découvrent des propriétés éloignées ou insoupçonnées des actes aussi bien que des corps et en dévoilent d’illusoires auxquelles adhéraient nos préjugés. Lorsqu’elles démontrent Putilité de certains sentiments, elles nous poussent à les prendre pour guides, alors même qu’ils nous sont étrangers ou nous paraissent non absolus : dans ce cas encore, le rôle du savoir est supplétif et utile.

Mais l'instruction, jointe à la perspicacité et au bon sens naturels, ne suffit pas même chez les adultes. Le but final et les moyens adaptés ne doivent pas rester à l’état de pur idéal apparaissant à la raison ; il importe qu'on les voie pratiqués autour de soi pour les pratiquer plus aisément soi-même. Les bons exemples sont, en fait, mis au jour, de même qu’on écarte les mauvais. L'éducation, dont la puissance, naguère niée, est remise en honneur, fortifie les heureuses inclinations naturelles; la suggestion y réussit mieux encore que les sophismes. Ces influences encouragent à imiter autrui tel qu’il se montre, c’est-à-dire souvent meilleur qu’il n’est; celle de l’habitude nous porte à nous imiter nous-mêmes en ce que nous avons de meilleur, si on l’a soigneusement trié : cette homogénéité extérieure,

cette continuité interne de la conduite, sont des garanties d’accord avec nous-mêmes et avec la collectivité, c’est-à-dire de personnalité et de socialité. Il se produit des associations d’impressions, dont la première réveillée appelle les subséquentes ; or, la mémoire de nos bonnes actions anciennes se mêle à des souvenirs plus doux que celle des mauvaises; elle collabore ainsi à l’œuvre morale. A force de répétition nous finissons par acquérir le « préjugé du bien ». Si l’idée de respectabilité ne se mêle pas à ces actes, nous n’en conservons pas moins l’appétilion directe, l'instinct punet simple, car le moyen, avec le temps, devient une fin : nous désirons un objet pour lui-même parce que nous l’avons voulu en vue d’un objet distinct.

A l’inverse, — car tous ces processus ne sont pas exclusifs —., il est souvent heureux que nous acquérions la notion de la fin générale d’un désir particulier et que nous remontions jusqu’à sa fin ultime, qui est la vie, afin de le mieux adapter. Aux buts concrets de nos actes se superposent des buts génériques, communs à toute la catégorie des actes semblables : si nous en prenons conscience, ils nous font persister à en poursuivre l’accomplissement, à la façon de l’idée du devoir ou de la lutte pour le droit.

En ce qui concerne le devoir, Guyau (p. 26 s, 247) présente comme « équivalents » les particularités qui donnent la liberté du bien et qui permettraient, suivant lui, de se passer de l'obligation et de la sanction. 1° Il existe un certain devoir impersonnel d'agir, créé par le pouvoir d’agir : c’est la puissance dépassant la réalité, devenant par rapport à elle un idéal, un doit-être, parce qu’il peut être. (L'objet de cet idéal reste indéterminé, et on peut faire passer du virtuel au réel le mal comme le bien.) 2 La conception même de l’action crée un devoir d’agir, et elle pousse à l’accomplir, car l'intelligence est motrice {idées-forces). L'idée est la réalisation commencée de l’action : ( l’obligation n’est que le sentiment de cette radicale identité, c’est une expansion intérieure, un besoin de parfaire nos idées en les faisant passer dans l’action », et-si nous n’y satisfaisons pas, nous éprouvons une gêne, comme en présence d’une de nos œuvres inachevées. Donc, être non pas un mensonge, mais une vérité en action. (Mais, si des obstacles s'opposent au pouvoir de mal faire, combien plus grande est la facilité de concevoir le mal!) 3° Nous préférons le dernier équivalent, que Guyau tire de la troisième faculté de l’âme, par ( la fusion croissante des sensibilités et le caractère plus sociable des plaisirs élevés ». En vertu de l’évolution, nos plaisirs deviennent de plus en plus impersonnels. L’égoïsme pur est une impossibilité, non une affirmation, mais une mutilation de soi. Par la faute ou le

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crime, l’individu se fait tort à lui-même, diminue quelque chose de sa vie physique ou mentale. D’autre part, les satisfactions d’ordre supérieur, Le plaisir esthétique, le plaisir de raisonner, d'apprendre et de comprendre, de chercher, requièrent moins de conditions extérieures et sont plus accessibles à tous que les plaisirs proprement égoistes, tels ceux de l’appropriation exclusive, de la domination, de la vanité : un livre ou un paysage procurent, au philosophe ou au poète, de plus profondes jouissances qu’un carrosse traîné par quatre chevaux. La satisfaciion de ces désirs, ne diminuant en rien celle d'autrui, divise fort peu les hommes. « Le sujet sensible peut trouver dans sa propre activité, et parfois indépendamment des choses, une source variée de jouissance. » Se renfermera-t-il en lui même? Loin de là : les plaisirs intellectuels sont à la fois Les plus intérieurs et les plus communicatifs, les plus individuels et les plus sociaux. Les consciences deviennent plus pénétrables. L'homme est appelé actuellement à une vie intellectuelle et sensible beaucoup plus intense qu’il y a dix mille ans. Toute la société collabore à mon bonheur.

Ce qui ajoute à la coïncidence effective et consciente de l'intérêt général avec l'intérêt particulier, c’est un faisceau de tendances altruistes et égo-altruisles, au premier rang desquelles se trouve la sympathie. Il est regrettable qu’on ait encore à combattre ce vieux préjugé que tous nos actes sont inspirés par l’égoïsme le plus pur et calculés d’après notre intérêt. Souvent nous sortons de nous-mêmes et autrui y entre : ce sont ses sensations que nous éprouvons et lui qui agit en nous; nous évitons son mal, recherchons son bien comme les nôtres propres, allant parfois au devant de ses souhaits. Cette tendance revêt des formes multiples depuis la pitié, la charité, la bienveillance jusqu’au dévouement et à l’esprit de sacrifice, Cette pénétration mutuelle n’emporte point, d’ailleurs, des manifestations les plus humbles aux plus élevées, l’abdication de soi, la renonciation à la personnalité et le détachement de ses propres intérêts : le désintéressement, même extrême, est une source de profondes satisfactions. Si nous savons ne pas mécontenter autrui et gagner son attachement, son respect et sa bienveillance, nous n’aurons pas à invoquer nos droits envers lui, pas plus que lui nos devoirs d’affection à son égard. L’imitation naît de la sympathie et celle-ci se porte de de préférence sur les hommes bons, dont nous avons éprouvé les bienfaits; nous avons donc une tendance à suivre les bons conseils, les bons exemples.

Les vivants ne sont pas les seuls objets de notre sollicitude. L’hérédité nous attache à nos ascendants, dont nous tenons la vie et

une grande part de ce qui en crée l’agrément, et surtout à notre descendance, dont nous préparons la destinée : que nous le voulions ou non, nos arrière petits-fils subiront, sans liberté, sans responsabilité, les conséquences bonnes ou mauvaises de notre conduite. Si nos ancêtres n’avaient pas vécu pour nous en même temps que pour eux, nous n’existerions pas ; et nous recevons en legs la même disposition à travailler à la prospérité et à la moralité de notre race.

Notre amour s’étend à des cercles plus vastes, à la patrie, à l’humanité. Imprimées, durant des siècles, dans les cerveaux, la discipline et l’éducation y ont donné naissance à de vrais instincts sociaux, traduits, en notre espèce, par des organisations stables et définies. La réflexion en est un dissolvant : après les avoir analysés, laissons leur synthèse s’opérer en nous, replongeons dans le subconscient les tendances appelées à la finalité utilitaire. N’abandonnons pas la réalité de notre existence actuelle pour l’ombre d’une vie égoïste et rétrécie. Peut-être cette ignorance volontaire, car nous la savons utile, fournit-elle à l’idéal une base plus solide que l’existence d’un inconnaissable, — Nous arrivons à éviter le mal, à accomplir le bien, par désir ou répulsion, par habitude ou instincts purs el simples par plaisir, par besoin!. Sanction, obligations et mobiles absolus tendent ainsi à se rendre partiellement superflus.

4. Laplaigne, p. 132 : De grands cœurs iront au devoir sans passer par l’intérêt, — Fouillée (Mor. cont., p. 19 s) supprime même l'intermédiaire sensible de l’attrait du devoir. La nature n’intercale le mobile du plaisir que chez l’être inintelligent : c’est le bâton de l’aveugle. L’être supérieur serait mu par l’idée pure de moralité et assez désintéressé pour se sacrifier par raison (et non par sympathie). — En l’état actuel, l’idée est accessoire, appoint du désir ; la connaissance est auxiliaire de la vie. Les froids principes, peu propres à enthousiasmer, agissent parce qu’aimés. L’idéeforce d’autrui est plus proche de la sensibilité que de laconnaissance abstraite, M. Fouillée même compte sur la sympathie.

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