SECTION II
Diminution des sentiments moraux et juridiques.
Du rôle subordonné du droit et du devoir résulte une domination effective et désirable des sentiments qui y correspondent, à mesure que, grâce au perfectionnement psychique, les desiderata de l'activité sont mieux remplis par les adjuvants et substituts. Si les hommes étaient omniscients, si leurs impulsions et inhibitions coïncidaient en nombre, nature et intensité avec la valeur vitale, si les tendances du moi étaient mieux coordonnées, s’ils fondaient leur intérêt dans celui de leur descendance et de la société, si, sans effort, ils pouvaient prévoir instantanément les suites et risques lointains de leurs actes, peut-être alors seraient-ils à même de se passer de tout idéal prédéterminé.
Si cet état reste problématique, du moins Phumanité et l’homme s’éloignent-ils de l’âge où la plupart des choses sont objet d'apprécialion éthique. Le sauvage n’accomplit nombre d'actes que parce qu'ils lui paraissent permis, désirables en eux-mêmes, ou en vertu de mystérieuses obligations. Sur l’enfant, le raisonnement, s’il est compris, a peu de prise, tandis que les affirmations catégoriques, la menace de la honte, l’idée de bien, lui sont accessibles : aussi, lui présente-t-on mainte action comme devant être accomplie, maint élat comme devant être respecté. Le devoir a d’autant plus à intervenir, que l’intérêt est moins bien compris et recherché ; il répond à des nécessités qu’ignore l’homme grossier. L’homme cultivé dirige sa conduite d’après les suites qui y sont intrinsèquement inhérentes ; on l’offenserait en invoquant, à son égard, les conséquences extrinsèques : « Parler de devoir, dit Schopenhauer (Welt als Wille, I, p. 53), est bon pour l'enfance. » L’adolescent s’affranchit des idoles qui ont coopéré à sa formation morale ; s’il ne se borne à la critique et à la négation, il bâtit des constructions aprioriques et logiques, insusceptibles de fonctionner. Chez l'adulte, dominent le calcul et l’habitude. S’il ne prend le monde comme il est, le vieillard ou le philosophe est rempli d’indulgence et de réserve dans ses jugements ; il n’a plus besoin de puissants encouragements pour accomplir son devoir : il le fait naturellement.
Lorsqu’on révoque en doute la diminution de la quantité d’actes soumis à des prescriptions morales ou juridiques, c’est qu’on envi-
sage leur nombre absolu et non leur proportion. La pénurie des textes primitifs, — faible partie du prohibé et de l’ordonné — et la multitude de nos règlements en donneraient une idée fort inexacte. On découvre la raison de nombreuses obligations, et, si la notion du but ne se perd pas moins, l’idée ne désirabilité absolue la remplace de moins en moins, — suppléée elle-même par la prévision des conséquences, dans les mesures maintenues (tel mode de preuves est imposé par méfiance et non plus par formalisme). Les nouvelles prescriptions portent sur des perfectionnements de détail, desapplications simplement logiques. Rarement quelque innovation générale est introduite : le devoir de solidarité, corrélatif des individualités collectives, a surgi alors que disparaissait la réglementation de la vie individuelle. Malgré des reculs possibles, le permis et le défendu, « fas » et « jus » interviennent moins, dès qu’on se conforme naturellement, spontanément, à leur objet. De plus en plus de cas paraissent étrangers au bien et sont décidés par d’autres considérations, par l'utilité, par l'habitude d’une bonne conduite. Le travail, présenté au jeune homme comme devant être accompli, ne cesse plus, chez l’homme d’affaires, quand il le faudrait. Les devoirs les plus élevés sont accomplis par simple rectitude. L’honnêteté n’a plus à être recommandée comme une vertu, si on est convaincu que, même dans ses exigences extrêmes, elle est la meilleure des politiques.
Le mobile éthique est ainsi graduellement éliminé, tandis que la moralité devient, selon le mot de Spencer, organique, inhérente à notre mentalité, comme la douceur aux animaux apprivoisés. Le véritable honnête homme ne songe ni à la sanction ni à la sainteté du devoir, en s’abstenant de tuer, de voler, de mentir ; lorsqu’il acquitte une dette, il n’a même pas présente à l’esprit l’idée d’une obligation qu'il s’imposerait à lui-même. La généralisation de cette heureuse disposition serait hâtée si la société était délivrée des présomptueux législateurs et si la vie pacifique s’étendait entre les nations : quelques tribus non civilisées, mais non guerrières, et de souches différentes (mongole, kolarienne, dravidienne, birmanienne) possèdent déjà cette bonté naturelle.
Faut-il en conclure que droit et devoir deviendront inutiles, comme étant de nulle application ? Ils le seraient chez l’homme qui, sans ces idées-forces, se conformerait à l'utilité commune. La philosophie du progrès indéfini donne cette hypothèse comme une probabilité. Dans une société rationnelle, le méchant ne trouvera pas à qui nuire impunément : (Un jour viendra, proclamait Fichte (Destin. de l’h.,3° P.) où la pensée même du mal s’effacera de l'intelligence, »