‹ Le Fondement du DroitChapitre 156 sur 166 · PROGRÈS ET MORALITÉ ORGANIQUE · texte numérisé non relu

PROGRÈS ET MORALITÉ ORGANIQUE

Fourier forme le projet de tourner les mauvaises inclinations au profit de la collectivité. Aux yeux de Condorcet, il n’est point de terme aux Progrès de l'esprit humain. Mais c’est Spencer surtout qui a systématisé ces espérances : « Pourvu que la race ne périsse pas et que la constitution des choses reste la même, il est sûr que ce que nous appelons le mal et l’immoralité doit cesser et que l’homme deviendra parfait !.»

— Le droit et le devoir, corrélatifs d’une infirmité humaine et véritables expédients naturels destinés à y parer, à défaut de moyens mieux adaptés, n’ont qu’une mission transitoire et doivent se réduire à mesure que la moralité s’accroîtra. La nécessité d’un impératif provient de la lutte entre un penchant inférieur et un penchant supérieur, et l’état de lutte suppose que ce dernier n’est pas encore égal à sa fonction, assez invétéré dans notre nature; or la persistance à accomplir un devoir finit par le transformer en activité normale, productrice de plaisir. Notre nature devient plus sociable. Or, de même que la contrainte extérieure s’efface devant la contrainte interne, de même la coercition morale disparaît lorsque l’ajustement des impulsions et inhibitions se perfectionne. Chacun remplira son rôle dans la société et ainsi s’établira la coopération dans la liberté ; les mobiles s’accorderont d'eux-mêmes dans l’esprit. C’est un critère de supériorité, que les nécessités physiques, après avoir pris l’aspect d'obligations, deviennent objet de désir direct. Le dernier terme de l’évolution, suivant Spencer, serait l’anéantissement du devoir.

Cet état, où il n’y aurait plus de devoir, de droit, ne constituerait pas un retour à l’état où ils n’existent pas encore, — pas plus que le fait de ne pas voir, d’apercevoir, de cesser de voir tel objet, n’implique qu’on soit revenu au point de départ. Les formes transitoires sont compatibles avec l’évolutionnisme, surtout lorsque la forme ultérieure est supérieure. Nous devons donc nous éloigner de l’une et tendre vers l’autre. — Mais l’homme se contentera-t-il de cette contrainte extérieure, jamais présente, mais toujours agissante, car possible? Il subsistera au moins la contrainte interne, fût-ce seulement la crainte des effets pénibles. Spencer même reconnaît que le senti-

1. Soc. Statices, Pr. princ., Intr. ; Mor. év., p. 111 : Avec l’adaptation complète à l’état social, plus d’obligation. Les actions élevées seront aussi ordinaires et faciles que les actes inférieurs, auxquels nous poussent de simples désirs. Les idées latentes des maux qui résulteraient de la non conformité au bien, n’occuperont pas plus l’esprit, que les idées des maux de la faim au moment où un homme en bonne santé satisfait son appétit. On aime sa famille et on aimera l’humanité comme notre propre vie et ses conditions,

ment d'obligation s’éveillera dans les occasions extraordinaires qui portent à violer les lois, et reconnaît comme futur et lointain, dans une grande partie de l’humanité, l’état auquel cet amoralisme est appelé à succéder, à savoir la naissance du sentiment moral. En tout cas, sa conception, sans être chimérique, ne saurait sans danger servir de règle à l'humanité actuelle, même parmi les plus sages, qui doivent encore enseigner aux autres la morale. Si l’homme futur est appelé à accomplir le bien sans effort, il n’est que trop de gens aujourd’hui portés à faire le mal naturellement" il serait criminel de les encourager, sans plus, à suivre toutes leurs inclinations.

Ce qui importe, c’est surtout que le droit et la morale ne soient pas démolis avant qu’on r’ait obtenu la sûreté que leur rôle de protection individuelle et sociale sera aussi bien assuré : sinon on risquerait fort de rester exposé aux intempéries sociales. Qu’on pourvoie à leur remplacement à mesure qu’on les élimine, — l’idée semble paradoxale et pourtant elle est bien naturelle : un certain résultat devant être obtenu, on doit, si on renonce à un moyen d’y atteindre, en proposer un mieux approprié.

Mais, sous cette condition, peu importe le procédé, et, regretter le premier, c’est reporter sur un moyen indifférent en lui-même et estimable seulement par son but l’attachement réservé à cette fin. Pourtant la perte des sentiments moraux, impliquée par la détermination au bien, suscite des lamentations : « Le mérite diminue à proportion des facilités extérieures pour faire le bien et des empêchements au mal. » Au lieu de souhaiter des hommes sans trop de mérite, on déplore que l’homme ne soit pas talonné par les tentations de la misère, attiré par l'assurance de l’impunité, pour exercer son choix entre le bien et le mal !. Sans soutien, nous aurions besoin d’être plus forls, mais risquerions davantage de succomber. Peut-être serait-il regrettable, au point de vue utilitaire, que la lutte et la sélection n’aguerrissent pas assez la volonté et ne nous donnent pas assez d’empire sur nous, mais là n’est point la raison du regret exprimé par cette philosophie vieillotte. Or l'effort, simple moyen, n’est pas l’essence de la bonté ni le but de notre activité.

Kant disait que seuls les actes accomplis par devoir ont une va-

1. Difficulté croissante de mal faire, par la contrainte morale et physique (?): Bouillier, Querelle des anciens et des mod. : Mieux connu, mieux réalisé, l’idéal n’est pas plus influent ; il faut distinguer de l'inspiration la perfection de l’œuvre : l’art de produire les couleurs a progressé, non le génie. — Consc. en psych. et en mor., p. 133 s, VI, 150. « Si le rêve de la

bonté naturelle se réalisait, l'humanité perdrait, en la liberté, plus qu’elle ne gagnerait. »

Page 1