AMORALISME DE LA PUISSANCE
exigu où l'entend Stirner, avait été une condition aussi fondamentale du perfectionnement, eût-il été méconnu si longtemps, si universellement ? Nous objectera-t-on que la morale eût été non moins utile aux animaux qu'aux hommes ? Nous répondrions que l’évolution, loin de nécessiter la marche parallèle de toutes les espèces, explique au contraire l’avance ou le retard qu’ont prises certaines d’entre elles, et que l’animalité a précisément cédé le pas à lhumanité. Le désir simple et l’instinct jouent d’ailleurs, chez les bêtes, approximativement le rôle des mobiles tirés de idéal. Le monde inorganique lui-même est doué du pouvoir d'adaptation, qui est le résultat des grandes lois de l’évolution universelle.
IT. — L’amoralisme sentimental et égoïste, hédoniste, de Stirner aboutissait à lapologie-de la force et par là rentrait dans la note allemande. Z’amoralisme de la puissance, chez Nietzsche, n’est qu’une forme monstrueuse revêtue par la même tendance du peuple germanique à l’indiscipline et à la domination, — monstrueuse en ce qu’elle suppose un être, humain de nom, pathologique devenu normal, lequel fuirait le plaisir et s’adonnerait au sadisme de la cruauté envers soi-même et envers les autres.
Aux yeux du philosophe de l’immoralisme, l'instinct de vie domestique et dirige l’instinct de connaissance : les données de notre prétendue raison ne sont que des suggestions de nos instincts, de notre plus ou moins intense volonté de puissance ; le jugement que nous portons sur un désir le rattache seulement à un autre désir et notre logique est faussée par les sentiments. « Les systèmes philosophiques réalisent un souhait du cœur », les éthiques théoriques sont l'apologie de ce que nous approuvons ou réprouvons d’instinct. Chaque tempérament érige en loi universelle sa loi particulière, il lutte pour l’imposer ; des attitudes semblables, émanant d'hommes qui lui ressemblent, produisent une morale collective. Les conclusions sont si vraiment préjugées, que nous y aboutissons inévitablement quelles que soient les prémisses : les morales pratiques sont toutes les mêmes et, ajoute Nietzsche, ce sont toutes des idéaux de faibles.
Aussi ne disent-elles rien de bon à son instinct de puissance, devenu conscient de lui-même : « Je suis plein de méfiance et de malice à l'égard des grands mots » et — eût-il pu avouer — de mépris systématique, paradoxal et visant à l’effet, comme le prouvent ses injures et aphorismes singuliers: « La vertu est emmurage (pourquoi pas envoûtement ?), hémiplégie, mutilation, castration, charlatanisme.. Il faut d’abord pendre les moralistes. » Ils ont inventé un
monde pour calomnier ce monde, et ce monument, élevé par des impuissants, ne pouvait l'être qu’à la gloire de l'impuissance. On a reconnu une capacité à la femme, des droits à l'étranger et accordé une protection jusqu’aux animaux: ce fut sacrifier le sexe fort, noyer la race dans l’humanité, et l'humanité dans l’animalité. — Estce donc que celle-ci nous le suggéra, ou bien l’analogie ne s’est-elle pas plutôt étendue parce que l'extension progressive du respect à nos collaborateurs était au moins une condition de notre perfectionnement? Si les sentiments « humains » devaient aboutir à rabaisser l’homme, se seraient-ils développés comne ils n’ont cessé de le faire? Si l’idée et notamment l’idée morale s’opposaient d’une manière irréductible aux nécessités de la vie, la conscience psycholo-
gique et morale, la connaissance, la science, se seraient-elles main- :
tenues et amplifiées comme cela est incontestable ? Que prouveraient la pression des tempéraments. sur les idéaux, l’asservissement de la connaissance à la vie, sinon que nos éthiques correspondent dans l’ensemble à des conditions de conservation et de développement, — trait qui ne pourrait qu’accroître leur autorité ?
Voyons ce que Nietzsche propose de substituer aux mœurs actuelles, IL assigne comme but à l’activité de l’homme, un état non de droit, d'accord, de sécurité, de bien-être, mais d’effort, de lutte, de domination non pas seulement du milieu cosmique, mais de ses semblables. — Appeler volonté de puissance toutes les forces qui se manifestent dans le monde, et même la vie, ne présenterait guère d’autre inconvénient que d’être une apparente ébauche d’anthropomorphisme, si cette volonté n’était comprise d’une manière étroite et exclusive. La tendance à l’expansion, à la vie plus intense, que nous constatons partout, ne porte pas, dans sa forme la plus élevée et la plus sûre, à lPassujettissement, mais à l’assimilation et à l’association. Dans le monde social, comme dans l’autre, les centres de puissance tendent à se mieux coordonner, à harmoniser des cercles de plus en plus vastes, par l’intégration des forces. La manière la mieux adaptée d’utiliser le non-moi à ses fins, même égoïstes, n’estelle pas de lui rendre la pareille, d'accorder son effort avec celui de groupes sans cesse agrandis pour prendre ensuite sa part des profits communs ? Si l’on prétend absorber au delà de limites assez étroites, ne sera-ce pas le moyen de se délayer dans le non-moi, d’être anéanti par lui ?
Nietzsche finit par se rallier aux ( attitudes pour vivre », par opposition aux ( attitudes pour mourir », c’est-à-dire par accepter le principe d’une conception plus large, encore qu’il la dénature. « Se