OBJECTION TIRÉE DE L’AFFAIBLISSEMENT DU DEVOIR
faisant? Loin de nous ce dessein. Nous avons cherché à étayer le devoir, de toutes nos forces, si minimes qu’elles soient, et nous souhaitons que de nouvelles forces soient puisées ici pour le réaliser sans restriction, comme pour parfaire le règne du droit. Mais n’avons-nous pas desservi une cause chère ?
Nous ne dédaignons pas l’objection sous prétexte qu’elle est dordre pratique et ne constitue pas une « réfutation spéculative ». Or n’y a-t-il pas danger à faire pénétrer par les profanes les arcanes du droit? Des soucis aussi peu fondés, assure M. Lévy-Bruhl !, ont, de tout temps, arrêté les innovateurs : il en coûta cher, autrefois, d’affirmer que la lune était une grosse pierre, de se livrer aux expériences, à la dissection, d’appliquer la critique aux livres saints. — Il s’agit ici d’une toute autre situation et nous ressentons immédiatement les inconvénients de certaines prédications relatives à la conduite, laquelle est de nature à nous affecter directement. Il n’y a point une sorte d'harmonie préétablie entre le vrai et l’utile : toute vérité n’est pas bonne à dire en toute circonstance.
Souvent le devoir coûte, ou il semble qu’il coûte immédiatement, car, paraissant s’imposer du dehors et contredire à nos aspirations, on ne voit pas sa raison, on w’apprécie pas les maux plus grands qu’il évite. Or l’homme est « peu enclin à se faire violence », il suit la ligne de moindre effort, c’est-à-dire la pente de ses « penchants ». Il arrive que ses désirs s'opposent à sa conscience. S’il n’y cède, c’est qu’il existe des freins moraux dont un des plus efficaces est la sublimité et la sainteté inviolable du devoir. Pareil au curieux dont tombe l'illusion parce qu’il décompose son rêve, quel prestige, quelle autorité laisse-t-on aux obligations après les avoir réduites au relatif, à des nécessités historiques et psychologiques? La force pratique tirée de la correspondance générale de l’idéal avec l'intérêt vaut-elle son ancienne supériorité doctrinale? N’étant plus infaillible, ses jugements devenant susceptibles d’appel, celui qui continuera à s’y soumettre n’aura-t-il pas le sentiment qu’il est un peu dupe ?? L'instinct, observe-t-on, est dissout par l’analyse et, simplement en devenant conscient, tend à se détruire, à nous conférer le pouvoir de nous en
1. Mor., p. 136. — Au lieu de répondre à l’objection tirée d’un danger qu’il ne nie pas formellement, il l’écarte : « La vérité est loin de souffrir de la disparition de l'apparence intangible et sacrée du devoir. » Mais l’intérèt social ne sera-t-il pas atteint par la suppression de cette force ? Peu importe que le caractère absolu tienne au caractère impératif ou inversement,
2. M. Lévy-Bruhl prête ce langage aux moralistes : Parler d’une morale relative équivaut à dire qu’il n’y a pas de morale. L’impératif est absolu, ou n’est pas impératif du tout.
affranchir {. Le péril serait encore accru par la démonstration de ce que tout impératif est hypothétique et la conscience issue de sentiments dépourvus de valeur morale, tels ceux qu’inspire la crainte des réactions sociales. — « Le caractère impératif de la morale, ne venant pas, répond-on, de la réflexion (mais de croyances et intérêts divers, parfois effacés), n’est guère affaibli par elle. Les philosophes ne font ni ne défont la morale. Les choses qu’il faut faire ne dépendent pas de notre théorie, mais de la pression collective. On persécute les subversifs et innovateurs. Même violée, la règle persiste dans l'esprit. » M. Lévy-Bruhl est ainsi réduit à nier l’influence de sa théorie. Alors qu’il les attaque, il compte sur le misonéisme et la moralité. Or quelque peu considérables que soient les variations, du nouveau est pourtant introduit, des traditions sont délaissées et nos convictions y sont bien pour quelque chose. L’idée excelle à réduire les instincts, notamment sociaux, plus qu’à les élaborer. Sans doute l'autorité, non éternelle, d’une morale reste ( assurée tant que cette morale est réelle, et son changement implique des transformations générales ? »; mais cela ne signifie pas que telle ou telle doctrine ne la modifierait pas, en plus mal.
L’abandon du droit et du devoir serait désastreux, mais cette éventualité n’est pas probable et nous espérons n’avoir pas collaboré à sa réalisation. Signaler l’origine et le développement d’une idée n’est pas forcément l’affaiblir, et l’analyser n’équivaut pas à en établir le vide. Tandis que la « science des mœurs » favorise le scepticisme, nous nous sommes efforcés de montrer, à côté de la genèse des sentiments éthiques dans une expérience longue, générale et concluante, les impérieux desiderata auxquels répond leur fonction, leur raison d’être. Les apparents désirables en soi ne sont pas des illusions, et la perception des réalités correspondantes, qui donnent
1. Guyau, Mor. angl., 2e p., 1. III, p. 329 ; Mor. sans obl., p.53, 249 : La vie exerce une pression expansive dans le sens altruiste, mais la réflexion peut nuire à ce « trésor de spontancité naturelle ». La conscience qu’une idée est une illusion suffit à la dissiper. — Fouillée, Mor. cont., p. 139 ; EL. soc., p. 34, 268 : la genèse d’un sentiment élevé montrée dans un sentiment grossier l’amoindrit (Nietzche, Généal. de la mor. : la cruauté). On constate l’influence, sur les ouvriers, de l’idée que la propriété est irrationnelle et la jouissance personnelle non subordonnée à la générale. (Ceci ne s’applique pas ici : nous admettons l’idée de devoir et d’obligation comme essentiellement rationnelle et le bien individuel comme conditionné par le collectif.)
2. Lévy-Brubhl, p. 145, 192, 198. La morale est conditionnée par la pratique en qui elle a sa base la plus sûre. Elle n’a pas plus besoin d’être fondée que la nature. Toutes deux ont une existence de fait qui s’impose à chaque sujet et ne lui permet pas de douter de leur objectivité. La morale est aussi bonne et aussi mauvaise qu’elle peut être.