‹ Le Fondement du DroitChapitre 18 sur 166 · PHILOSOPHIES DE L’'EFFORT DOMINATEUR, DE LA CONTEMPLATION · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIES DE L’'EFFORT DOMINATEUR, DE LA CONTEMPLATION

surpasser », tendre vers le ( surhomme », est-il besoin pour cela de s’installer, dans un isolement superbe, mais dangereux pour sa propre prétention, « par delà le bien et le mal » ? Lui-même ne sy place pas, et, après avoir brisé les tables de la loi, opère seulement une « transmutation de toutes les’ valeurs ». Il conserve donc l’idée de valeur, de bien, c’est-à-dire le mètre d’une appréciation. Sa ( préoccupation innée de la morale » le transforme en prophète. Lui aussi, il veut « délivrer » l’homme (de la morale, toutefois), (rétablir » quelque chose (l’égoïsme humain). Et dès lors, la généalogie de son idéal différe-t-elle de tant d’autres ? Son contenu est-il autre chose que l’expression d’un instinct? Cet instinct, dont il pose a priori la souveraineté, il serait bien empêché d’en démontrer le caractère exclusif, lui qui prêche d’autre part la contemplation, ni l’existence universellé, lui qui voit partout des instincts d'esclaves, des volontés de domination à rebours. A l'instar d’un hédoniste, il ne parvient à cette peu attrayante vision qu’en « mutilant » l’homme réel et davantage encore l’homme idéal. Procède-t-il autrement qu’il ne le reproche aux moralistes, sauf en ce qu'il envisage la «nature humaine » d’une manière encore plus unilatérale ?

L'idéal, dit Nietzsche, est un produit de décadence et engendre une régression. L’esprit lui semble réagir contre les passions, supérieures et plus aptes à entretenir l’activité, la vie. «Les époques fortes et les peuples vigoureux ne réfléchissent pas à leurs droits !. » __ L'absence d’entraves psychologiques aboutit à une vie encore plus étroitement ( emmurée » que celle des moralistes : si ce philosophe de cabinet avait mis ses acies en rapport avec ses principes, il eût été bientôt forcé d’en rabattre, après s’être buté de tous côtés à des réactions. Son existence fut-elle, vers la fin surtout, plus 1ntense que tant d’autres? Loin d’être restrictif de l’individualité, l'idéal était récemment préconisé comme un principe de vie et de force par le représentant d’une nation qui n’a rien à envier Sous Ce dernier rapport. L'évolution n’est pas le triomphe du plus fort, ni surtout du plus brutal, mais du mieux adapté ; les qualités, qui assurent la prédominance, même dans la lutte, sont sociales par essence, et la justice, l’honnêteté, l'humanité, ne sont pas les moins essentielles. C’est dans la méconnaissance de ces exigences normales de l’existence, dans les sophismes accumulés contre la distinction du bien et du mal, dans l’orgueil de la grandeur, que résident la dégénérescence, la folie morale, qui mènent au crime.

4. Volonté de puissance, t. 1, p. 127, 233 s, 263; J. de Gaultier, De Kant à Nietzsche, p. 136, 234-252.

En ce qui précède, il est vrai, Nietzsche conserve une sorte d’idéal de l’amoralité. Un autre aspect de sa pensée comporte une négation plus radicale de tout idéal. Là l’instinct de connaissance triomphe momentanément dans sa lutte contre la tendance à l’activité. Les instincts vitaux, à l’origine, ne se souciaient d'aucune morale. Après avoir parcouru plusieurs cycles de morales plus ou moins générales et même d’idéaux égoïstes, la connaissance ramène à un état où: l’on se passe de tout idéal, Nietzsche ne se contente pas de dire que les actes ne peuvent être estimés d’après leur origine dans l’esprit, ni d’après les phénomènes qui les accompagnent dans la conscience, ni même d’après leurs conséquences dans le monde extérieur (simple affirmation sans preuve) ; il va plus loin : toutes les actions sont de valeur identique ou plutôt elles n’en ont aucune. Ze monde ne vaut pour lui que comme un spectacle, il se distrait de la contemplation pure et simple de ce qui est et recherche avec curiosité ce qui sera. Bien mieux ! Etre spectateur comporterait encore le désir et la sensation, dont il convient de se dépouiller au profit de la connaissance. Un intellectualisme pur aboutit à une affirmation du « monde tel qu’il est », sans défalcation, sans exception et sans choix. Sa formule est : amor fati.

Nous sommes loin de la réaction continuelle de la volonté de puissance contre le milieu. Et si, à l'inverse, on se place dans cette dernière hypothèse, que devient l’inertie du contemplateur? Au fond Nietzsche sacrifie tour à tour l’un des attributs de notre étre à l'autre, démesurément enflé au point d’être confondu avec l’être tout entier, alors qu’ils s’y trouvent combinés : à savoir l’action et la connaissance. Chez l’homme, la volonté ne saurait se passer de la direction de l'intelligence, mais l’'intellect, actuellement simple moyen au service de l’activité et exigeant toujours le corps pour support, ne doit pas prétendre à être une fin exclusive. La connaissance, fût-elle un moyen de s’assimiler le monde et de se projeter dans l'univers, n’en exige pas moins l’existence de l'organisme, c’est-à dire une multitude de mouvements plus qu’intra-cérébraux. La conception de l’«amor fati » contient en outre une contradiction interne. Rien n’existe que le fait, c’est un truisme; mais l’homme qui prend le monde pour ce qu’il est, y trouve la morale et la conserve comme telle. L'idéal, l’objet de l'idéal n’existe pas, sans doute, mais c’est jouer sur les mots que d’en conclure à sa vanité : l’idée de l'idéal existe et elle contient à l’état virtuel son objet, si la réalisation de ce dernier est subordonnée à des états de conscience, à des désirs. L’influence du milieu est réelle, mais aussi la réaction de l’homme comme de toute chose.

ABSURDITÉ ET INEFFICACITÉ PRÉTENDUES DE L’IDÉAL oi

Au reste, la doctrine de Nietzsche est loin d’être neuve et elle a été bien souvent critiquée. Si l’on y ajoute l’idée de valeur, elle devient l’équivalence de toutes choses, et de là à la formule employée par Hegel, mais entendue littéralement, il n°y a qu’un pas : tout ce qui est réel est rationnel, tout ce qui est rationnel est réel, On volatilise encore l’idée morale si l’on érige tous les faits en bien, toutes les facultés en droits: cela équivaut à ne rien déclarer tel, c’est une absurdité, une contradiction des définitions elles-mêmes et de plus un acte dangereux pour celui-là même qui l’effectue, car il ne peut, sans se nier et se détruire, porter sur tout fait accompli le même jugement ni agir de même envers ce qui est conforme à ses conditions de vie et envers ce qui ne l’est pas. La supériorité de l’être se mesurerait-elle non plus à sa puissance de réaction, mais à son inertie fataliste? Le mètre en serait-il non le développement de l'individualité en tous sens, mais son effacement, en attendant un prompt anéantissement? Vivre, serait-ce non plus seulement ne pas dominer, mais ne pas agir?

III. — Les précédentes théories conduisent à un même résultat pratique : ne tenir aucun compte de l'idéal. On prétend aboutir à une conclusion analogue par les voies, toutes différentes, de l’observation et du raisonnement.

Un peu à l'inverse des auteurs qui prétendent que le réel et lidéal coïncident dans toute leur étendue, d’autres soutiennent que l’opposition du réel et de l'idéal est tellement irréductible que l’un ne peut jamais devenir l’autre. (Si l’idéal devenait le réel, dit Stirner (p. 465), ce ne serait plus l’idéal. » — Mais il l’aurait été! L’argument étonne dans un livre où la sottise se cache sous des dehors plus spécieux. Examinons ceux par lesquels il cherche à établir l'absurdité et l’inefficacité de l'idéal.

La démonstration du premier point se ramène à cette simple affirmation, ou plutôt à cette dénégation, reproduite sous toutes sortes de formes : un homme n'est appelé à rien et n’a aucune destination, aucune tâche, pas plus qu’une plante ou une bête (p. 417). Cela équivaut seulement à renvoyer aux adversaires le fardeau de la preuve. Sans doute, la mission providentielle de l’homme reste à établir, mais, fort des témoignages de la conscience universelle et de la science la plus positive, nous acceptons le défi de prouver que

1. « Celui qui tient le monde pour quelque chose de raisonnable, le monde à son tour lui rend la pareille. » Gœthe, paraît-il, réalisait cette parole de Faust mieux que Nietzsche, en dehors de ses écrits.

l’homme ne peut pas ne pas avoir d’idéal à réaliser (infra : Science des mœurs). Si, celte conclusion une fois acquise, le rapport de lindividu concevant à l’idée conçue n’est pas renversé, l’homme sait du moins pourquoi il est dirigé par l’idée. Il sera donc encore esclave de sa propre créature? Non! L'idée, même chez le vulgaire qui en ignore la raison, ce n’est pas l’espèce de personne étrangère qu’on suppose abusivement; c’est encore lui et elle existe pour son bien, non moins que les” passions. Qu’elle n’ait point une valeur absolue, comme une sorte de divinité, qu'importe ! pourvu qu’elle ait une valeur relative à celui qui la pense. Êt s’il faut parfois, sinon abandonner son critère, du moins accepter qu’elle se subordonne à des instincts, nous montrerons que c’est précisément aux instincts sociaux, contrairement à ce que proposent les amoralistes.

Fût-il concevable qu’on déterminât un idéal, à quoi, dit-on, servirait-il ? « Les forces manifestant d’elles-mêmes une activité incessante, il est superflu d’enjoindre de les mettre en œuvre » et dénué de sens d’ordonner de les dépasser ou de les refréner. — Mais, sans changer leur intensité relative, ne peut-on changer leur direction? Bien mieux, l’ordre ou la défense produisent eux-mêmes des forces qui modifient l’équilibre, en ajoutant un appoint du côté de Pimpulsion ou de Ll’inhibition; la simple permission, la possibilité subjective, lèvent l’obstacle des objections morales et juridiques.

« Possibilité et réalité coïncident... Etre en état, selon Stirner, signifie être réellement. On n’est pas en état d’être ce qu’on n’est pas réellement » (p. 420). — Absurdité fondamentale! On n’est jamais à un instant ce qu’on sera l’instant suivant. Nous sommes un ensemble de tendances à l’état de devenir, et c’est seulement par la pensée qu’on peut y opérer des «coupes » d’«états » successifs. L’idéal étant donné, il est impossible qu’il n’influe pas, que tout se passe comme s’il n’était pas, car il est une force agissante : ce serait contraire au déterminisme universel. — « Un homme atteint de cataracte pourra-t-il voir? Oui, s’il se fait opérer; non, maintenant. » Mais l'idée que la guérison est possible et désirable ou l’idée contraire, si on les lui inculque, le décideront à recourir aux offices du chirurgien ou à y renoncer. De même encore l’idée poussera l’Arabe à laisser sa maison brûler et l’Européen à intervenir : elle est donc bien efficace. Dans ce seul petit mot : possible, sont renfermées à l’état virtuel une foule de réalités, et il importe de ne pas le supprimer. [l convient au contraire, souvent, de l’étendre, car il possède une puissante et bienheureuse influence, alors même qu’il correspond à une impossibilité objective. Que de choses profitables

Page 1