IDÉAL DE FORTS ET IDÉAL D'IMPUISSANTS
forts, doués de la volonté de puissance : la règle, pourtant universelle, de la volonté de puissance se trouvera ainsi rétablie, sans qu’on s'explique comment elle a pu être transgressée, puisque « le monde est un monstre de force, une quantité de force d’airain ».
Qu’est donc le bien pour l’Instinct de grandeur ? C’est tout ce qui est propre à tendre la volonté. Et le pire mal est la dégénérescence. « Il n’est d’autre vertu que d’accroître la puissance de la volonté » — par le moyen de la cruauté envers soi. D’où : « ne pas s’imposer de limites, de pas s’embarrasser de préoccupations morales, dignes de décadents, ne pas accepter de cause à servir, ne pas peser le permis et le défendu sur une balance d’épicier !. » Le droit reposant sur l'idéal, sur l’idée, voilà le principe actuel; la force seule, voilà le futur, l’idéal.
Ceux des darwinistes qui, moins circonspects que le maître, ont purement et simplement étendu au monde social les lois relevées dans un monde très différent, semblent de même reconnaître l’existence passée d’un droit distinct du fait et proposer de généraliser de nouveau, à l’avenir, la loi du triomphe du plus fort, dont l’application serait actuellement troublée par des institutions juridiques et une morale mal comprises. «Ce sera l’honneur de la sociologie française au xix° siècle de n’avoir point cédé à ce courant prétendu scientifique qui nous ramènerait à la barbarie : la France n’a cessé de maintenir, contre l’Allemagne et l'Angleterre, la primauté du droit sur la force, de la fraternité sur la haine, de l’association sur la compétition vitale. » L’auteur même de ces lignes, M. Fouillée ?, qui représente dignement cette pensée française, a contribué, en compagnie de Guyau, Tarde, Espinas, Gide, Durkheim, Worms, à l'exclusion définitive du darwinisme social, et ces noms soutiennent, avec tant d’autres, le parallèle vis-à-vis des apologistes de la purification par le carnage. Loin de nous la prétention de soutenir que l’Allemagne n’ait eu de grands penseurs pacifiques et désireux de justice : Leibniz
4. Zarathoustra, p. 101; Vol. de puiss., t. II, p. 7, 189, 427, 220, 211, 133, 250. — p, 224 : « J'estime l’homme selon la quantité de puissance, la plénitude de la volonté. » — Il n’y a pas lieu de prendre au sérieux les boutades entachées d’affectation de littérateur, comme celles-ci : « L’homme moral est d’une espèce inférieure à l’homme immoral, d’une espèce plus faible. [Gomme si détraquements et criminalité étaient une marque de santé, de puissance !] Le franc-coquin a, sur beaucoup d’hommes, cet avantage qu’il n’est pas médiocre. Il serait désirable que la coquinerie grandisse » (p. 224-226). Nous sommes loin de la « philosophie d’épicier de M. Spencer », mais bien près de la « pose » du cynisme.
2, Bases sociol. de la morale, p. v1; Sc. soc. ; Propriété soc. el démocratie. — Nous-même avons été amené aux mêmes conclusions dans notre étude du Rôle de la Guerre.
et Kant suffiraient à écarter cette supposition. Mais si l'influence de l'idéal français n’est pas méconnaissable en terre germanique, chez le dernier surtout, il n’est pas moins incontestable qu’à l’inverse Pidée de la guerre et de la force productrices du droit a été souvent inspirée par les écrits non moins que par les actes des Allemands f. La France n’est pas restée indemne, mais encore est-ce en s’inspirant de Hegel que Cousin, dans son Cours d'histoire de la philosophie (not. 9° leçon), puis Proudhon, dans la Guerre et la Paix, se sont livrés à l’éloge, d’ailleurs plus clair, du jugement des armes, rendu au nom et en vertu de la force. x
Peut-il sortir de là une autre conclusion que la ratification accordée au fait accompli et l’approbation donnée d’avance à toutes les agressions, pourvu qu’elles réussissent ? Si l’homme n’a rien de mieux à accomplir que de regarder la nature trier mécaniquement les aptitudes, ramenées à la commune mesure de la force physique, s’il lui est défendu d’ (intervenir » dans le progrès automatique produit grâce à l'élimination des honnêtes par les brutaux, si sa réflexion le mène moins sûrement que le laisser-faire vers son mieux-être, si elle estimpuissante à en découvrir les conditions, en un mot si l’homme ne peut légitimement formuler de souhaits, avoir de désirs, décider ce qui est son bien et son mal, et réagir contre le milieu, comme le font tous les êtres, — en ce cas, il n’a plus qu’à préparer ses biceps et à multiplier ses canons. Lui sera-t-il même permis de chercher contre quoi et comment il les dirigera au mieux? Ce serait encore un (idéal », une élaboration peu « objective ». Quant au reste, à l'esprit, auquel il faut bien trouver un usage, puisqu'il existe et que, pour embarrassant qu’il soit, on n'ose proposer de le supprimer (ce serait toujours un idéal!), — il ne saurait recevoir un meilleur emploi que de constater et de décrire le spectacle des relations sociales à l’état le plus pur, le plus « naturel », là où elles ne sont pas dénaturées par la raison et les philosophies, c’est-à-dire chez les sauvages ! Un tel évolutionnisme social nous ramène au fatalisme panthéiste, dont nous sommes partis, et confine à l’optimisme absolu, à l’approbation satisfaite de toute réalité, à la justification de tous «actes », — suite logique de la croyance en Dieu : il ne faut pas plus déranger l’ajustement des forces qui conduisent infailliblement à l'harmonie par la lutte, que retoucher l’œuvre de la divinité. Cette
ile Hiroyuki Katô, Kampf ums Recht des Stürkeren ; Eleutheropulos, Krit. Syst. der Phil. Grundleg. einer Sittenlehre : das Recht des Stärkeren… et même Gumplowicz, Rassenkampf…