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NON IDENTITÉ DU DROIT ET DE LA FORCE

philosophie nous laisse pressentir les écoles historique et ethnographique et surtout la ( science des mœurs ».

Si habile que soit le sophisme dans son jeu à transformations, il ne reste pas moins à l’état isolé ; on aurait vite fait d’en énumérer les représentants et les formes et d'en épuiser la substance. S'il fallait au contraire exposer les manifestations inverses de l’action et de la pensée, bien avant Socrate et Platon, il y aurait lieu à un défilé de l’histoire de l'humanité presque entière.

La force, sans doute, a joué et joue encore un grand rôle, — le fait est incontesté ; mais c’est sophisme d’en induire que la justice est une illusion. Le droit ne se ramène pas à la force individuelle du sujet, car, derrière elle, il y à la contrainte. Mais la contrainte est encore une force ? À côté de la sienne, insuffisante, s’exerce l’influence décisive de l’idée que le sujet a un « droit ». Encore la force! Mais celle-ci est de nature spéciale, psychologique. Est-ce donc le produit de la crainte; ou bien de la persuasion par le bénéficiaire, par sa classe ou sa catégorie, c’est-à-dire de la puissance suggestrice du sujet actif ? Non, c’est la conséquence, pour une part, de la législation civile et morale. Laquelle s'établit de haute lutte et se fonde dans le sang! Pas uniquement; en tous cas, la loi sociale, si elle réagit sur les mœurs, n’en est pas moins la résultante de cette sorte d'éducation collective, et la conscience individuelle est modelée par l’action de l'éducation, qui s’exerce sur un « sujet » plus ou moins prédisposé. Toujours question de puissance : ici, de faiblesse de résistance du sujet passif à la suggestion ! Peut-être, mais — c’est le point essentiel — ses instincts y jouent un rôle prépondérant et — comme l’éducation et l'instruction, dans leur ensemble — ils expriment grosso modo les conditions de vie de leur possesseur et celles de la société, qui, par choc en retour et répercussion, sont aussi les siennes. Bref, le phénomène subjectif correspond à des rapports objectifs. — Telle est la démonstration, entièrement positive, que nous esquisserons ici, avant de revenir sur certains points particuliers.

Toute force ne constitue pas un droit. Personne ne songe à le contester dans le monde inorganique. Quant aux forces vitales, nous avons déjà réfuté cette assertion peu sérieuse que tout fait est idéal et toute puissance, juridique. Absorbant le mot avec la chose, elle rend inutile le synonyme droit, elle est contraire à sa définition nominale, elle est contradictoire et absurde : si tout est juste, rien ne l'est, car une chose et son contraire, la demande et la défense, toutes les prétentions adverses le sont également, sans critère de supériorité, sans distinction. Le droit a un domaine moins large : parmi les

forces, actuelles ou latentes, il choisit : il ne saurait donc être que la force avec un qualificatif. Et l’observation s’accorde ici avec la logique formelle. — Est-il même toujours et seulement force ?

Si tout droit était une force, ce ne serait certes pas la force du sujet actif, ou plutôt sa prépondérance relativement au sujet passif, D'une part, l'emploi de toute sa force n’est pas considéré comme légitime, il possède laptitude à accomplir certains actes sans en avoir la faculté juridique : la conscience, la logique, le sens commun répondent ici comme la théorie, comme les philosophes, comme Voltaire à Hobbes : « Penses-tu que le pouvoir donne droit et qu’un fils robuste n’ait rien à se reprocher pour avoir assassiné son père languissant et décrépit? » Que la sociologie descriptive relève et catalogue les peuplades où le meurtre des vieillards, l’infanticide et autres « usages » de la force, limitée par rien, sont autorisés et même recommandés, cela ne supprimera ni la majorité (déjà connue avant la fin du recensement) ni l’autorité des voix qui se prononcent en sens contraire, notamment dans Les pays où les conditions de vie se rapprochent des nôtres. — D’autre part, le droit du sujet comporte un élément autre que la force nue : l’élément psychique. Sans doute! objectera-t-on; toutefois, ne peut-il exister une « idée » de droit, distincte, à l’analyse, de celle de force, mais qui, en fait, se porte sur la force? Ce serait non plus l'identité, mais l'égalité du droit et de la force, le droit sur la force et en différant, quoique leurs étendues coïncidassent. En réalité, le droit serait tout au plus la force doublée d’une légitimité « pensée », correspondant, dans les grandes lignes, à certaines propriétés « réelles » et objectives.

Cette force légitime ne serait même pas uniquement celle du sujet. — C’est un éternel postulat de la conscience populaire et philosophique, que le droit, au sens subjectif ou objectif, soit revétu d’une puissance physique ou morale qui assure son triomphe. Si le besoin en est reconnu, c’est donc qu’elle ne lui appartient pas intrinsèquement. L’art sociologique, basésur la connaissance scientifique, exprime le même desideratum : toute fin poursuivie par l’homme exige une dépense d’énergie, réclame le concours de la force; l’accomplissement des fins juridiques en particulier rencontre la résistance non pas seulement d’idées et de concepts logiques, mais d’instincts et de volontés guidées plus ou moins consciemment par l'utilité : il lui faut la puissance pour vaincre les intérêts. — Sans doute, à la faculté reconnue juridiquement doit correspondre une certaine puissance effective personnelle (Thatkraft); l’être, la propriété conçus comme respectables doivent être à même d’imposer le respect, ou tout au

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