POSSIBILITÉ OBJECTIVE ET POSSIBILITÉ SUBJECTIVE
a précisément pour fonction d'empêcher que chacun se considère tout comme permis, et il est bon de ne pas user de toutes ses facultés, de ne pas faire tout ce qu’objectivement on peut faire. A la restriction utilitaire, souvent insuffisante, la morale et le droit ajoutent une restriction idéale correspondant à des utilités nullement ou trop faiblement senties ; et c’est encore un argument contre l'égalité du droit et de la force. Possédant le pouvoir effectif d’accomplir des actes nuisibles à notre propre vie, nous avons intérêt à nous laisser guider par les règles qui nous les interdisent et tendent à nous empêcher de les commettre. À côté de la puissance de fait, des facultés juridiques nous sont reconnues, ici moins étendues, là davantage, pour notre propre bien et celui de la communauté, qui est aussi le nôtre. ( Que puis-je ? » Cette question a deux sens et comporte deux solutions. Tout ce qui est en notre pouvoir, répondent les amoralistes. Tout ce qui vous est permis, et cela seulement, corrigent les idéalistes.
Cette impuissance juridique tend à amener le même résultat qu’une impuissance réelle et inversement des prérogatives nous sont accordées alors que nous ne réussirions pas à les appréhender. Le sentiment du droit d’autrui, de notre devoir envers lui, nous amène à le respecter même s’il n’a pas une force physique ou morale correspondante et si nous ne craignons aucune réaction sociale; le sentiment de son devoir, de notre droit, nous encourage à lutter et nous procure le même avantage. De là l’égalilé et la liberté juridiques, sans correspondance aucune avec des pouvoirs effectifs ou même supposés : à côté de l'égalité objective, il y en a une subjective, putative (ou en pensée) ou bien juridique. On tient pour égales des personnes qui ne le sont pas, pour libres celles qui ne seraient pas à même de s’affirmer telles; on respecte chez autrui plus ou moins qu’il ne possède et il agit de même envers nous : la « sainte puissance du droit » comble la différence. Même si nos facultés juridiques sont moins étendues que notre pouvoir réel, nous gagnons au moins à ce compromis l’inappréciable bienfait de jouir sûrement du reste, de vivre dans une société où chacun est à l'abri de la spoliation matérielle, où enfin de légères oscillations de puissance n’entraînent pas des bouleversements, car l’égalité effective exigée par cet agencement est peu rigoureuse !. Tout le monde trouve donc avantage à ce que les relations sociales soient disciplinées par le droit, au lieu d’être abandonnées à la violence, au désordre et à l'anarchie.