PART DE VÉRITÉ DE L'ÉCOLE HISTORIQUE
blables, par la répétition ou limitation de jugements moraux? Est-ce une simple « collection » de volontés ou de croyances concourantes ? On penche plutôt aujourd’hui à lui donner une existence distincte, par la raison que certains phénomènes s’expliquent difficilement par la somme des individualités. Quelques auteurs ! renversent les termes du problème: les hommes se trompent en croyant tirer d’euxmêmes leurs sentiments et contribuer à la constitution d’un sentiment commun ; on aurait donc à se demander non pas comment les esprits peuvent communiquer, mais comment, une conscience collective préexistant, se sont formées les consciences individuelles par voie de différenciation. — Prétend-on qu’elle aurait été créée d’un seul coup, comme si notre société avait été l’objet d’une création spéciale et si, en remontant l’évolution humaine et animale, on n’aboutissait pas forcément à des âmes séparées? Chaque espèce aurait-elle possédé une âme, avant de se fragmenter en communautés particulières ? N'est-ce pas là une conception ontologique, personnalisant une pure abstraction, puisque toutes les manifestations psychologiques se passent dans les intellects et les cerveaux humains ? On est allé jusqu’à reprocher à l’école historique, qu’elle fondait un droit naturel aussi subjectif que celui de la conscience individuelle 2. Sans prétendre solutionner ce problème délicat, mais non vital, de la sociologie contemporaine, il faut bien reconnaître pourtant la nature particulière de certains instincts, sinon de certaines idées (ce qui suffit à fonder la sociologie comme science spéciale), même si l’on maintient l’antériorité logique et chronologique des phénomènes psychiques non sociaux.
Que la coutume résulte d’un instinct unique ou d’instincts multiples, elle n’a pas toujours eu un rôle uniforme. Invoquer son influence sans distinction, c’est confondre des temps et des pays très différents. Chez les primitifs, qui, à l’intérieur de chaque groupe, présentent de grandes ressemblances, son importance se comprend aussi facilement que son origine : limitation, disait Bagehot, aboutit à la persécution des non conformistes ; les états de conscience sembla-
4. Roberty, Efhique..; Lévy-Bruhl, Morale et sc. des mœurs, p. 231.
2. Berghohm. — Contra : Tanon, Evol. du dr. et consc. soc., p. 68 : « ensemble de forces idéales, représentées dans les consciences individuelles en ce qu’elles ont de commun. » Ce n’est ni une pure abstraction, ni la manifestation d’un être social. Elle est observable, (Gp. Lévy-Bruhl, Dév. de la consc. nat. en AU.) — Des contradictions intimes ne seraient pas une objection plus sérieuse, contre elle que contre le moi individuel, lequel n’est, au fond, que « l’enseigne et le drapeau dont s'empare l'instinct qui domine à un moment donné ».
bles, ajoute-t-on aujourd’hui, se renforcent et réagissent puissamment contre les dissidences. Le droit, à cette époque ou dans ces peuplades et jusqu’en des stades beaucoup plus avancés de civilisation, se ramène à la coutume, qui est une création spontanée du groupe, ou il en diffère seulement par sa promulgation formelle et son sanctionnement par une autorité spéciale. Peu à peu s’introduisent une division du travail (prédateur et producteur) et une différenciation correspondarite, dont l’école historique n’a pas saisi la répercussion sur le mode de formation du dreit. La loi se détache progressivement de’la coutume; elle n’y puise plus directement la vie, comme l'embryon dans la substance maternelle ; elle en reçoit seulement, avec des aliments, une éducation appropriée. Le peuple n’est plus une communauté de similaires ; il se divise en castes, en classes, ou tout au moins par professions et par opinions. L’une dicte à l’autre ses volontés, ou bien le législateur — roi ou élus de la nation — tente un compromis. Qu'il puise des indications dans la masse, ou qu’elle les fournisse elle-même (initiative, referendum, démocratie directe...), c’est plutôt par ses aspirations, ses jugements, que par ses habitudes effectives.
Sous l’une ou l’autre forme, cette confiance accordée à la « voix du peuple » sacrifierait, si on l’admettait sans restrictions, le rôle des élites : aussi les ( représentants » ont-ils, même à leur insu, une tendance à exprimer leur propre idéal sous le couvert des volontés populaires. Nier qu’ils réagissent contre l’esprit du commun et l’influencent à leur tour, semble étrange en un temps où, pour des raisons opposées, partisans et adversaires du mandat impératif s’accordent à se plaindre que les élus abusent de leur « omnipotence ». L'intervention de la délibération réfléchie du législateur est inévitable parce que l’objet des réglementations modernes est trop détaillé pour éveiller directement et puissamment le sentiment moral et trop complexe pour qu’on le livre à des esprits simples. Elle l’est aussi parce qu’elle est heureuse : l’intermédiaire peut atténuer ce qu’aurait de brutal la domination directe, impossible dans une grande nation, d’une majorité populaire. Enfin elle remplit une fonction à laquelle la coutume était peu appropriée : l’inorganique devient, par la loi, organique et systématique ; tandis que l’usage, inconscient de son terme réel et de son but idéal, est impropre à les réaliser de parti pris et que son évolution retarde sur celle d’une société en rapide transformation, le législateur peut, par la prévision, en activer sinon en améliorer la marche. Si la législation suit parfois les mœurs, elle doit normalement les devancer. En tout cas, leur évolution pas-