Fouillée, Eléments sociol. de la morale, p
Bruhl (p. 262), les moralistes, comme les sorciers et les alchimistes, ne connaissent pas de limite entre le possible et l'impossible : tout reviendrait, d’après eux, à convertir les âmes. Si elles étaient attachées à leurs devoirs, la société serait ordonnée, — du moins ils le croient. Aussi présentent-ils la question sociale comme une question morale. — Ces hypothèses et souhaits sont-ils si ridicules qu’il faille assimiler leurs formulateurs aux naïfs sauvages qui ne trouvent pas plus malaisé de faire “tomber la pluie que de fondre du minerai? Le propagandiste qui échoue et s’en prend à ce que ses recrues n’ont pas pu ou su se réformer est-il comparable au conjureur de sorts ? De telles affirmations étonnent de la part de déterministes !. Leur ironie revient à cette proposition : ( Supposons tout différents de ce qu'ils sont les mobiles dont dépendent nos actes, la conduite resterait cependant la même. Nous exécutons une action uniquement parce qu’elle nous paraît bonne, nous Paccomplirions quand même nous cesserions d’en avoir cette idée.» Combien plus exact que ce prétendu positivisme était celui de Comte, dès sa première expression, au début du Cours de philosophie positive : « Science, d’où prévoyance; prévoyance, d’où action » ! Même dans le domaine social, l’histoire du passé peut aboutir à la prévision approximative de l’avenir: par exemple, les transformations observées parmi les luttes humaines, nous permettent d’apercevoir dans le lointain la disparition des guerres. « Ainsi que, parfois, les prophètes ont amené la réalisation de leurs prophéties par cela même qu’ils les avaient émises, et grâce à l’influence des idées sur les événements, ainsi la science en annonçant l’avenir travaille à le réaliser. Les prédictions sont des suggestions » (Fouillée, p. 18). La vision anticipée du terme d’une évolution attire l’homme, elle agit comme si elle possédait une force attractive.
L'idéal reproduit plus ou moins exactement le futur tel qu’il résulte des données présentes, et même il peut s’en écarter systématiquement en l’imaginant plus conforme à nos aspirations et à nos besoins véritables : son efficacité n’est pas, par cette raison, diminuée. A côté des rapports réels du passé, nous en imaginons de futurs, de possibles, qui, par l’idée que nous en avons, travaillent à se réaliser, suivant le processus si souvent et si bien décrit par M. Fouillée.
4. D’autant plus que l’auteur (p. 225, 234 s, 248 s, 141, 145) reconnaît la force des sentiments moraux : « L’autorité d’une règle morale est toujours assurée tant qu’elle est réelle... » — P, 150 : Aucune attitude ne convient moins (que se résigner à suivre la coutume) à des hommes convaincus que « le progrès social est possible et dépend de la science ».
INSUFFISANCE DE LA SCIENCE DES MOEURS gif
L’idée-force de perfection et de bonheur humains, de vie plus large et plus intense, agit ainsi pour faire passer progressivement son objet dans la réalité, par cela même qu’elle est conçue et aimée. Il n’y a pas lieu de comparer à l’ordre physique, qui existe sans notre intervention, l’ordre social, qui ne peut se passer de nos volontés, si influencées qu’elles soient. Il ne faut pas assimiler ce dont l’homme n’est pas condition à ce qu’il conditionne par ses pensées etsentiments, à ce qui est subordonné à l’idée qu’il a de son excellence ou de sa nécessité, en un mot à ce qui, en ce sens, « dépend de nous ». Si «le physicien ne recherche pas ce qui doit être » (sans d’ailleurs interdire à d’autres d'y procéder), le sociologue n’est pas tenu à la même réserve. Là les phénomènes ne sont pas modifiés par la simple notion qu’ils sont mauvais; ici le jugement amène un changement. Quelqu’informé qu’on soit de la marche du devenir, de son déterminisme universel, cela n’empêche pas de déplorer le terme qu’il aurait en l’absence d’intervention, d’opposer le désirable au futur : et cette conception seule, devenant un facteur du devenir, modifie Pavenir.
— En essayant d'établir un idéal (infra), nous reprendrons cette réfutation provisoire des critiques qu’on lui adresse. Nous avons, à notre tour, à en formuler quelques-unes à l’égard de la science des mœurs. ( Il n’y a pas, disent ses partisans, de problème moral. » — « Il en existe, au contraire, répondrons-nous avec M. Fouillée, un grand nombre. Quand nous sommes malades, un problème physiologique spécial se pose à nous ; de même, en mille circonstances, nous avons à exercer un choix entre différents buts, tels la sentinelle placée dans l’alternative d’annoncer l’ennemi ou de perdre la vie. » Personne, en fait, législateur ou particulier, n’agit sans se demander fréquemment ce qu’il y a de meilleur à faire.
On est bien forcé de convenir que nous concevons des images contraires à la réalité. Ou plutôt, dans la réalité, il se trouve des idées contraires à cette réalité, de sorte que lidéal est à la fois naturel et anti-naturel. Mais la science des mœurs, habile à se retourner, refuse néanmoins de poser des fins idéales, des règles morales, précisément parce que celles-ci sont des réalités qu’elle étudie comme telles. Or elles ont une nature spéciale, sans analogue dans la chimie ou la physique: les aspirations, les « doit-être », les commandements, correspondent à « ce qui n’est pas », à des faits non donnés 1.
4. « La morale est donnée 9 — Elle ne l’est précisément que parce que l'humanité jusqu’à présent n’a pas admis avec vous qu’il n'existe absolument rien de moral ou d’immoral, sinon par institution sociale. Le jour où votre système serait universellement admis, la fameuse donnée vous serait retirée » (Fouillée, 1b., p. 258).
Comme M. Durkheim, M. Lévy-Bruhl! convient d’ailleurs que «le réel a besoin d’une rectification et que cette rectification est posstble ». Dans l’impossibilité d’édicter des règles déduites logiquement, « sommes-nous réduits, se demande-t-il, à constater ce qu’ont été les morales successives, ce qu’est la nôtre et à considérer comme téméraire toute tentative d'amélioration ? Cette conclusion ne s’impose nullement... Loin que la science sociale nous appelle à demeurer des spectateurs indifférents ou résignés de la réalité, nous sommes sollicités continuellement à nous décider poug ou contre la conservation ou l’acceptation de telle ou telle pratique morale. S’abstenir, c’est encore prendre parti. » Comment nous déciderons-nous ? Quelle solution nous offre-t-on de cette question, qui, d’abord, ne devait pas être posée ?
Après avoir essayé d'éluder la difficulté, on semble admettre qu’au cas où elle se présenterait, son dénouement s’effectuerait de lui-même : « La science, continue M. Lévy-Brubhl, nous procure les moyens de modifier, à notre avantage la nature physique ; il n’y a pas de raison a priori pour qu’elle ne donne pas le même pouvoir sur la réalité sociale, quand elle aura fait des progrès suffisants ?. » La connaissance
4. Durkheim, Div. du trav., p.1v s; Lévy-Bruhl, p. 98 s, 258 ; Duprat.…
2. Ib., et p. 103,106. Avant que la science de la réalité sociale soit «faite », les conjectures sont forcément arbitraires, — Même quant à la manière de tirer de ses constatations un guide de la conduite ? On renvoie à cet égard le curieux aux calendes, tels ces anarchistes qui crient : Démolissons d’abord, — sans savoir par quoi ni comment ils remplaceront la société actuelle... Y a-t-il un exemple qu’on ait attendu la perfection d’une science pour en tirer des applications ? S’il le fallait, on n’y serait pas encore parvenu, on n’y parviendrait jamais : les ignorants seuls croient posséder quelque science, quelque certitude, et à mesure que grandit la sphère de notre savoir, nous apercevons que ses points de contacts avec l’inconnu se multiplient. Jusques à quand devrions-nous accumuler les observations pour connaître les phénomènes sociaux, sans chercher à les comprendre, à les juger, à les diriger ? On méconnaît l’énorme quantité de matériaux dont nous disposons, sans nous dire quand la science des mœurs sera « suffisamment avancée ». En attendant, comme il faudra bien agir et avoir des règles, on conseille tantôt (p. 129) de s’en tenir aux rëégles qu’elle présuppose, tantôt (p. 150) de «se décider pour le parti qui, dans l’état actuel de nos connaissances, paraît le plus raisonnable ». Si l’on convenait que cet à peu près gagnerait à être provisoirement systématisé, l'accord serait presque complet avec les moralistes, sauf en ce que ces derniers vont, avec raison, au plus pressé. — Tant d'efforts étaient-ils indispensables pour rompre le lien quirattache la science et l’art (Lapie, p. 287) et modifier les méthodes d’investigation et d'exposition ? Encore devons-nous observer : que l’impartialité et la clarté n’exigent pas une séparation complète entre l'exposé de la constatation et celui de l’appréciation; que l’étude des sociétés sauvages ne doit pas prendre une place prépondérante; que l’interprétation psychologique est partout nécessaire ; que les formules les plus abstraites sous-entendent une multitude d’observations qu’il est superflu de rappeler à des sociologues aussi diserts,