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LA CONSCIENCE, LA RAISON ET.LE DROIT NATUREL

La « voix de la conscience » est un fait bien réel : nulle approbation, nul reproche, ne nous sont plus sensibles que les siens... Mais est-elle divine, innée, naturelle, est-elle donnée à l’homme ? Ou bien n’a-t-elle pas plus de valeur que l’expérience et l’éducation dont elle relève ? Elle ne possède ni l’unité de nature ni l’«universalité de présence » qu’on lui suppose. Quelle mobilité est la sienne et comment y trouver une règle sûre et valable pour tous? Ici elle réprouve ce que là elle tolère et qu’ailleurs elle recommande (Dahoméens et chrétiens). Elle a sanctionné les coutumes les plus barbares. Certains sauvages, les enfants en bas âge, en sont dépourvus. Pourquoi le « rayon » ne pénètre-t-il pas tous les esprits ? Que dire des immoraux et des criminels? Leur conseillera-t-on de suivre ce que la conscience aurait prescrit avant qu’elle ne fût étouifée? Mais alors, chez tous les hommes, est-ce celle d’aujourd’hui, d’hier ou de demain, qu’il convient d’écouter ? Même normale, c’est un ferment d’individualisme, qui oppose le moi à la société : ( aucune personne n’est soumise à d’autres lois que celles qu’elle se donne à elle-même, soit seule, soit de concert avec d’autres ». De cette autonomie ou autarchie, on passe bien aisément à l’anarchie. Les hommes qui ont placé la conscience au-dessus de la loi, ont du même coup, admis la faculté de se désolidariser de la collectivité : un principe très élevé en apparence a pu ainsi couvrir les actes les plus anti-sociaux, tels que le refus de porter les armes. Alors que sa valeur serait absolue pour le moi, elle n’est que relative à l’égard de tous autres: on cherche alors en vain un critère pour déterminer qui doit l’emporter, de l'individu ou du groupe. La conciliation de la dignité et de la responsabilité avec la nécessité d’obéir offre un difficile probième. Le droit pose la seconde alternative en principe.

La conscience renferme-t-elle seulement une suffisante justification théorique de l’éthique ? On se flatte de la constater comme un fait brutal, historique, d’expérience, s’il en est! ; or un fait ne suffit pas à fonder une nécessité : il ne peut devenir obligatoire que s’il satisfait à la raison. Malgré l’apparente immédiatité de ses sentences, on n’a qu’à autopsier la conscience pour se convaincre que son origine ne fournit pas un fondement rationnel : supposée simple et indécomposable, elle est, en réalité, d’une complexité inouïe, comme les expériences accumulées dont elle est l’expression. Telle la perception des sens sans l’aide de l'intelligence, elle peut nous tromper. L’approbation de ce juge, qui est en même temps partie, le sentiment

4. Et non comme un principe métaphysique: Schuppe, Zsch. f. vergl Rechtsw., 1884, V, 209, et Grundz. der Ethik u. Rechtsphilosophie.

de bien-être que cause la « paix avec soi-même » « sont du même ordre que le plaisir d’un artiste devant son œuvre: ils ne prouvent rien du tout ». Le contentement, pas plus que les autres phénomènes qui précèdent ou accompagnent un acte, n’est une mesure pour évaluer ce à quoi ils se rapportent : « malgré un état d’élévation très pathétique, l’artiste peut accoucher d’une très mauvaise chose t ». L'origine de la conscience dans une intuition instinctive ou dans un jugement motivé dont les considérants ont été perdus ne lui laisse qu’une valeur relative (infra) : elle consejlle d’être tolérant, et de tenir compte de. l'opinion d’autrui, du droit positif et de la règle objective.

IT. — La même part de vérité et d’erreur se retrouve dans le principe et la genèse de la raison. Il convient pourtant, quoique ce soit difficile, de distinguer ces deux facultés, parfois confondues.

La raison, en un sens, s’oppose à la conscience : au lieu de juger des espèces, elle légifère, elle statue par prononcés généraux, beaucoup moins inconstants. On les rapproche en ce qu’elles seraient particulières à l’homme, si semblable par ailleurs à l’animal, et inexplicables par l’expérience et les lois ordinaires de la psychologie. Descartes même, qui rendait compte des instincts par la physiologie, se refusait à admettre que les idées dont l’objet nous dépasse en perfection fussent notre œuvre propre. Est-il indispensable cependant que l'artiste possède une beauté semblable, l’auteur « une perfection égale ou équivalente », à celles de leur produit? Sans retenir l’argument spécieux que l’être perfectible contient en puissance tous les attributs qu’il est susceptible d'atteindre, ne pourrions-nous prendre un modèle et un idéal, en dehors de nous, dans un type réel ou induit de la réalité ou imaginé, de même que notre fantaisie crée des chimères plus laides que nous-mêmes ?

La raison opérerait une véritable révélalion : par intuition et a priori, elle exprimerait une loi surnaturelle, surhumaine ou au moins absolue, dont le caractère de légitimité et d’obligation apparaîtrait immédiatement à l’esprit. L’acte moral, juridique, devrait être conforme à (la raison ». Cette formule, il est vrai, nous laisse aussi peu avancés qu'auparavant. De cette faculté divine, innée ou même seulement acquise, quelle est donc la teneur ?

C’est Le droit naturel, qu’on définit, à son tour, « la raison gouvernant les peuples de la terre » (Montesquieu). Ce mot s'applique, suivant les auteurs, soit, par opposition au droit positif, à un droit

1. Nietzsche, 0., t. 1, p. 250, 232 : crit. des sentiments de valeur subjective,

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