INSUFFISANCE DE LA LIBERTÉ
codes modernes, depuis que la Déclaration des droits a affirmé que « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ».
Ces conceptions ont aujourd’hui perdu de leur prestige. L'idée d'isolement et d'indépendance a dû céder la place à celle de l’interdépendance et de la solidarité; l’individualisme est mis en danger par le socialisme. D’aucuns estiment la Déclaration presque aussi vétuste que la Loi des XII Tables; ils ridiculisent la conception de l’état de nature, celle d’un homme né tout armé de ses droits comme Pallas de son bouclier. Comment concilier avec les théories matérialistes, la dignité, le caractère éminemment respectable, qui ne sont point des faits d'expérience? — Supposé bon, le principe reste vague; peut-être même ce palladium ne fonderait-il que des devoirs négatifs rendant la personne intangible, sans permettre d’obtenir d'autrui aucune prestation positive (héritage, assistance...) La notion de personnalité elle-même est équivoque et confuse. Entend-on par là le moi qui se connaît et, par des actes volontaires, s’oppose au non-moi? ou bien l’agent moral, volonté soumise par la raison à la loi du devoir? La propriété de soi, la faculté d’agir selon ses propres déterminations, est-ce autre chose que la permission accordée à l’homme de rester un homme? La liberté est la forme la plus commune du droit, mais pouvoir agir ne suffit pas, il faut pouvoir exiger le concours d'autrui, — Nous semblons dans le rationnel et pourtant il ne s’agit que de faits brutaux ralionalisés ; et pourquoi devrait-on respecter des faits? À un moment donné, on passe forcément d’un fait à un droit. Si La liberté est présentée comme un droit, elle présuppose le droit ; si c’est un simple fait, elle ne fonde pas le droit: la nature ne connaît pas de droit. Les hommes n’ont, de nature, aucune prérogative.
Asseoir la justice sur la liberté, présente, en pratique, de grands dangers si l’on n’introduit aucun principe de limitation : la lutte des classes, la guerre et, en même temps, l’indiscipline, c’est-à-dire la négation du droit, voilà la liberté. Comment, en théorie, solutionner les conflits qui sortent infailliblement de son usage inconditionné ? Tout crime est un emploi de la liberté, et inversement presque tous nos actes empiètent sur la sphère d’autrui : jusqu'où y a-t-il activité légitime et à partir de quel moment y a-t-il abus? Suivant que notre liberté est étendue corrélativement aux devoirs que nous avons à remplir ou qu’elle s’arrête au seuil de nos propres obligations, c’est-àdire qu’elle est limitée par la charité, le droit s’épanouit avec la
(Just. et exp. de la vie, p. 46, 108) effleure la question de la limitation de la liberté.
même élasticité que les charges imposées par la morale, ou bien il est rétréci, submergé par elle. Les contradictions mêmes auxquelles aboutit la logique de la liberté permettent d’entrevoir dans l'égalité un des dénouements proposés : si chacun possède un droit absolu comme moi-même, tout ce qui pénètre dans la sphère d’action d’autrui est à la fois un droit, en vertu de la liberté de Pauteur, et un crime, à raison de la liberté de la victime. Ne convient-il pas dès lors que, dans une mesure à déterminer, je sois limité moi-même pour ne pas limiter autrui? Cest le principe de l’égalité de liberté. Nous allons voir s’il réalise ces espérances de fixer des bornes rationnelles et précises à l'individu, qui tend à se développer en tous sens.
L'homme n’a jamais été isolé; toujours il s’est trouvé en présence d’autres hommes. Le fondement même de son droit à la vie eût dû lui faire admettre le même droit chez les autres: la question était toute de logique, de symétrie, de réciprocité, d’ « équité ». Nécessité et contradiction singulières: au nom du principe de son droit, dès avant qu'il en ait conscience, l’état de rivalité où se trouvait l’homme vis-à-vis de ses semblables l’amena à anéantir leur droit! C’est ce principe d'égalité, longtemps méconnu, qu’on s’est tardivement efforcé d’établir. On en a même abusé : &« Un nain, dit-on, est tout autant un homme que l’est un géant ; dès lors il est naturel que tous les hommes aient les mêmes prérogatives et les mêmes obligations. » Ce raisonnement se ramène à qualifier du même nom deux objets, grâce à l’abstraction de leurs différences, et à conclure de cette convention que les différences, c’est-à-dire les inégalités, n’existent pas: 4 homme + 4 homme — 2 hommes, donc les hommes sont égaux! On dirait aussi légitimement : les arbres sont égaux, ou bien: un Italien n’est pas un Français, donc Italiens et Français sont inégaux |
L'égalité de liberté comme desideratum ou idéal subjectifs n’est pas suffisamment distinguée de l’égalité présentée comme une réalité objective et de l’égalité effective souhaitée. Parmi les socialistes, Les uns insistent sur les différences actuelles de condition, afin d’y remédier ; d’autres semblent admettre qu’il est seulement besoin d’harmoniser les principes avec un état de fait où « tout le monde se vaut ». Cette dernière. hypothèse se heurte à d’évidentes constatations. Quant à légalité juridique, elle doit être justifiée, et, alors même, ce ne saurait être comme base, mais comme limite des droits, préexistants : nous rentrons ainsi dans les autres théories.