DOCTRINE DE KANT
Le LU
La doctrine de Æant tient à la fois du rationalisme ‘et du libéralisme, qu’il a transfigurés et auxquels il a mêlé un élément d’égalité. Le concept de la liberté, suivant lui !, « forme la clef de voûte de tout l'édifice »; la liberté pratique, « démontrée par l'expérience », est la faculté de se déterminer indépendamment des impressions et impulsions sensibles, et la liberté morale consiste dans la propriété, que possède la volonté, d’être à elie-même une loi. Le respect de la personnalité humaine est le premier des devoirs, à raison de la dignité personnelle, basée elle-même sur la nature suprasensible de homme. — Cest-à-dire, l’indépendance étant posée, et non démon- trée, on doit la respecter parce qu’elle est respectable. Pas plus qu’on n’établit la suffisance de la raison et de la liberté pour être réellement sujet de droits,.on ne démontre qu’elles sont des conditions nécessaires pour le devenir éventuellement, alors qu’on pourrait se contenter de la subjectivité psychologique comme support éventuel de la subjectivité juridique.
Kant a bien vu que, si aucune limite n’était apportée à la possibilité d’être à soi-même sa loi, d'agir dans toutes les directions, il en résulterait infailliblement des conflits à l’état chronique. Le droit doit déterminer les conditions sous lesquelles la liberté de chacun se concilie avec celle de tous. Cette indication est purement formelle (le droit est l’accord des droits) et ne fournit pas encore le contenu ni le fondement du droit, — en quoi elle ressemble à la définition souvent citée : le droit est la loi de coexistence des hommes en société (ou bien : l'harmonie des libertés, l'indépendance limitée par les exigences de la vie commune). Elle en différe en ce que Kant ne veut à aucun prix de l’hétéronomie (encore qu’il y touche en affirmant que, sans Dieu, la morale serait une illusion). Etant donné qu’il cherche une loi, une seule issue lui reste donc ouverte : que l'être raisonnable se donne à lui-même sa loi, c’est-à-dire l'autonomie. Reste à se demander pourquoi la volonté deviendrait obligatoire pour soi: l’«impératif catégorique » de la loi morale, que je constate en mon cœur, n’est pas, malgré le nimbe de mystère dont l’enveloppe un peintre habile, plus clair que les préceptes de la conscience. Son irradiation n’éblouit que les spectateurs qui la regardent de trop près — en eux-mêmes : l'observation historique et ethnographique,
1. Kritik der prakt. Vernunft, V, p. 4; Werke, éà. Hartenstein, t. IIT, p. 530, 533; Fond. de la métaph. des mœurs, p. 99. — Delbos, ib., p. 191, 236 s, et travaux cités de M. Boutroux.
qui, tel l’emploi du verre fumé, semble obscurcir ce dont l'introspection fournit une vision directe, est cependant plus sûre et plus instructive. Sa lumière ne paraît indécomposable qu’aux obstinés qui n’ont procédé ni à son analyse spectrale ni à sa reconstitution,
« J’admets, dit Kant, qu’il existe réellement des lois pures, qui déterminent entièrement a priori (sans tenir compte des mobiles empiriques, c’est-à-dire du bonheur) ce qu’il faut faire et ne pas faire, c’est-à-dire l’usage de la liberté d’un être raisonnable en général, que ces lois commandent absolument (et non pas seulement d’une façon hypothétique, sous la supposition d’autres fins empiriques) et qu’ainsi elles sont nécessaires à tous égards !. » Singulière « nécessité absolue », puisque vous ou moi pouvons les transgresser, les reuier, les tourner en dérision. À queile autorité suprême prétendraient-elles à l’égard de celui qui n’est pas possédé par elles ou qui les a réduites à des instincts ou à des vérités d’expérience, et a fortiori vis-à-vis des tiers ? En une même personne, au même instant, il existe d’ailleurs entre ces lois pures et la liberté, d’ordre pratique, comme entre des appareils émetteurs et enregistreurs non accordés, une impossibilité d'influence que Kant ne supprime qu’en rendant sa loi impressionnable par l’aspiration au bonheur, c’est-à-dire en renonçant à sa ( pureté ».
Même exactes et efficaces, cette liberté et ces devoirs, cette liberté restreinte par le devoir, nous font sortir de la science juridique, que la Métaphysique des mœurs prenait soin de distinguer de la science de la vertu (en ce que la première se contente de la légalité ou accord de l’action avec la loi, sans exiger la moralité ou adhésion interne, accord des mobiles).
Agis — commande le porte-parole de la raison pure — sans te soucier des conséquences de ton action. Nous entendons bien qu’il s’agit d'accomplir le devoir, advienne que pourra. Pourtant, ailleurs, le philosophe conseille de rechercher sa propre perfection mais non son bonheur, qui dépend des autres, et le bonheur des autres mais non leur perfection, qui reste leur affaire. Or cette seconde formule est préférable à la première, au moins en ce que nous ne pouvons,
1. Delbos, p. 237. — Renouvier accepte de même comme aprioriques les idées d’obligation et de justice. — Critique pénétrante de M. Fouillée (Mor. cont., p. 131, 178, 230): pétitions de principes, équations contestables, paralogismes, contradictions. Kant prend pour accordé ce qui est en question : l’existence d’un a priori moral, la supériorité de la raison. Celle-ci, dans son système, commande au lieu d'expliquer: «Je veux, donc je veux », voilà la stérile identité de l'impératif, Or un « volo » obstiné n’est pas
une « raison », et un maître n’acquiert point l’autorité par son ton impérieux.
CARACTÈRE IMPASSIBLE, FORMEL, GÉNÉRAL DE LA Lor1 103
cantonnés avec rigidité et duretésur le terrain de notre devoir, nous désintéresser du résultat de nos actions, des malheurs irréparables quest susceptible d'engendrer la plus idéale des intentions ; et c’est encore un empiètement légitime de l’insinuant utilitarisme.
L’idée qui exprime la pensée dominante de Kant est pourtant abstraite, formelle, dépourvue de sensibilité, bien qu’il finisse par la douer de personnalité ou au moins de réalité supérieure et par l’incarner en une sorte de Verbe, d’Idée, de Logos : c’est celle d’universalité. La règle eût été en effet difficilement pourvue d’un contenu, dans le dessein où il était de légiférer pour tous les temps et pour tous les peuples t, La loi de toute activité est donc d’agir « de telle sorte que la maxime de ton acte puisse servir de règle générale à tes semblables ». — Voilà une formule qui semble justifier la remarque que la morale des philosophes ne saurait avoir grande portée pour le vulgaire, puisque, en termes peu clairs, elle l’appelle au rôle quasi-divin de législateur universel, en exigeant la connaissance des actes susceptibles d’être l’objet de prescriptions valables pour tous. Elle s’explique pourtant et elle renferme une conception rationnelle. Mais, la similitude n’étant pas l'identité, à quel degré s’arrêtera-t-on? Et qui servira de base? Toi. Est-ce toi individuellement? Non pas, mais en tant qu’homme ou plutôt qu'être raisonnable et libre (ce qui est loin d’être équivalent et ramène à une définition nominale), Pourquoi s’arrêter au semblable? On trouve ici le germe d’une idée exacte (bien qu'utilitaire, au fond) : c’est que les mêmes préceptes ne s’appliquent que toutes choses égales et dans les mêmes circonstances ; mais l’idée n’est ni répudiée, puisqu’on ne fait pas abstraction de toutes les circonstances, ni suivie avec rigueur, Car une maxime non formelle ne s’applique qu’au même moi et seulement pendant Pinstant où il reste lui-même, tandis qu'ici elle doit pouvoir s’étendre à tous ses ( semblables », qui sont différents de lui.
Pourquoi même la règle doit-elle pouvoir être généralisée? Kant explique que (les maximes injustes ne peuvent être universalisées dans la nature parce qu’elles renferment une contrariété de la pensée. Par exemple, vouloir faire partie d’une société et vouloir mentir, c’est se contredire, car si vous érigez le mensonge en loi, la société est dissoute... » Le raisonnement est très juste, mais l'exemple suppose une fin utilitaire, toute relative et acceptée, tout à fait différente d’une fin absolue et impérative, et le principe même repose
1. « Une loi pratique doit avoir la qualité d’un principe de législation universelle » (Gp. Fouillée, b., p. 211, 211). — Les « conditions de vie» répondent à ce desideratum sans être aussi formelles.
sur la nécessité d’être logique, conséquent dans la poursuite de ce but (infra : Systèmes téléologiques à base relative).
Dans l'application, les symptômes de la possibilité d'universalisation seraient-ils scientifiquement déterminables? Leur fixation aboutit tout au moins à une délicate casuistique et même à des contradictions intimes. Sans doute il s’agit de la maxime et non de Paction, mais combien d’actes ou de situations sont nécessaires à un nombre restreint d'exemplaires, qui, multipliés, seraient détestables, et dès lors on ne peut généraliser leur maxime que si elle est formelle (comme celle du &« normal »). Si, de la loi fondamentale posée par Kant, on déduit des préceptes particuliers, que devient Pautorité des impératifs concrets de notre conscience ? Si on laisse subsister la loi avec son caractère abstrait, c’est supprimer Le mobile sensible, Pattirance du bien; cette formule mathématique présente un attrait moindre que le « bien-être du plus grand nombre ».
Une autre contradiction, non plus dans les déductions logiques, mais entre les affirmations et la réalité, affecte le système de Kant. Comme Rousseau, le philosophe de Kœnigsberg prenait pour point de départ l’existence de la liberté. Or, de plus en plus, on met en relief la dépendance de fait, d’ailleurs croissante, de chacun vis-à-vis de tous. L'homme est régi par l'influence constante et inéluctable de son milieu; sa condition, tout ce qu’il est et tout ce qu’il a, il le doit aux autres : le faible a besoin du fort, mais le plus grand ne peut se passer davantage du «( plus petit que soi ». Nous sommes tels que nous ont créés les générations précédentes, et nous préparons la destinée de nos descendants. Et la liberté inconditionnée paraît aussi peu désirable qu’est peu exacte la liberté absolue. Ce qui en reste a changé de caractère : au lieu de constituer une fin, comme le prétendait Kant, on y voit un simple moyen — de développer la vie, la personnalité, d'atteindre la perfection, de servir la société. C’est sur la nature de cette fin que les avis diffèrent.
Tenant compte de ce double défaut de la théorie libérale, de nombreuses définitions ont été proposées, qui se réduisent à peu près à la suivante : le droit est la règle qui « ramène les volontés particulières à l'unité pour les faire concourir au but poursuivi par le corps social » (Schäffle). Le premier de ces éléments, le but, sera étudié avec les systèmes téléologiques; nous ne retiendrons ici que ce qui a trait au caractère social du droit.
L'homme est comparable à une cellule de la société. La société remplit sa mission protectrice en garantissant à chacun ce qui lui est