LE DROIT FONDÉ SUR LA SOCIÉTÉ
dû et en maintenant les rapports de ses membres par des règles juridiquement obligatoires, c’est-à-dire susceptibles d’être exécutées par coaction. Le droit — ceci est son objet, son but, son fondement — établit la covivance, coordonne les parties avec le tout et le tout avec les parties (Carle, Tanon). Il assure la proportion et la solidité de l'édifice, l'harmonie et l’union des citoyens. La loi de coexistence, déjà rencontrée chez Kant, se complète ici d’une loi de coopération.
Cetie doctrine, où prédomine l'influence de la collectivité, a revêtu les formes les plus diverses sous l'effort de la pensée sociologique contemporaine, notamment dans les écoles de la société-superorganisme et du solidarisme. Idées anciennes, sans doute, mais renouvelées : se conformer à la solidarité sociale, notamment, est considéré comme une règle, non plus-uniforme, mais prescrivant d’abord de ressembler à autrui, puis, aux époques ultérieures, de se différencier d’autrui en vue d'accomplir une fonction spécialisée d’une société régie par la division du travail.
La théorie sociale, juridique, de l’ordre et de l’harmonisation a ses tenants et aboutissants dans la morale individuelle, d’une part, et dans la cosmologie, de l’autre. On conseille à l'homme de se prémunir contre toute prédominance d’une fonction, d’une faculté sur une autre, d’ordonner son activité d’une manière rationnelle, c’est-à-dire de façon à «constituer des séries d’actes bien enchaînés et susceptibles de former un tout systématique ». De la nécessité de hiérarchiser les séries causales les unes aux autres, en remontant de l'individu à la société et de la société à l’humanité, découle l’obligation ( morale » d'adopter une conduite non seulement cohérente en elle-même, mais en harmonie avec (un système plus vaste qui tend à réaliser le plus haut degré concevable d’activité humaine » !. Ce système s’achève dans une vision de l’harmonie universelle, du x6œm06.
L'idée, on le voit, n’est pas plus neuve que celle de solidarité. On sait importance qu’eurent, chez les Grecs, la notion d'équilibre des fonctions, de la santé du corps et de l’âme, celle de la nature politique de l’homme, jamais supposé hors de la société, et enfin la conception pour ainsi dire républicaine du monde, où êtres et choses étaient conçus comme des forces libres enchâssées dans un système de forces librement épanouies. Mais pour être ancien, ce système n’est pas à l’abri de toute critique.
L'accord interne n’est pas seulement loin d’être une réalité, puisque les moins fous n’échappent pas à la contradiction, aux conflits
4, Duprat, Mor.; fond. psycho-sociol. d'une conduite rationnelle, p. 43.
de croyances et de désirs : la conscience, malgré qu’elle se croie homogène, jette parfois des cris discordants. Qui ne s’est senti tiraillé, non pas seulement entre le devoir et le désir, mais entre deux obligations? Des sentiments moraux hérités des plus lointains ancèétres coexistent avec des acquisitions récentes, d’un « fini » plus délicat 1.
Le moyen terme entre les inclinations, qu’est-ce autre chose que l’antique maxime du juste milieu ? « Ne soyons ni ascètes ni libertins, transigeons. Soyons vicieux modérément et, pour compenser, nous serons aussi vertueux modérément ! » La bonté de la conclusion dépend des extrêmes choisis. Sans doute le mot : pathologique existe, mais, comme le mot : normal, dont il est complémentaire, il offre moins de précision en morale et en sociologie que dans les sciences physiologiques et psychiques, son terrain d’origine.
L’équilibre de la santé, la belle ordonnance des principes, tout cela a-t-il une valeur autre qu’un conseil d'hygiène, une règle de logique ?
L’harmonie externe, sociale, est une excellente chose. Mais elle est la matière du droit plus que sa justification. Parce qu’elle est le droit, elle serait inapte à le fonder : ce serait légitimer par lui-même l’objet du débat. — D'ailleurs on ne saurait, sous prétexte d’harmonie, bannir toute dissidence, sans instituer la monotonie et interdire le progrès. Le malaise d’un non-conformisme présent se trouve compensé par un profit éventuel. « Il y a deux extrêmes fatals à l’évolution : rigidité et incohérence. Une plasticité moyenne, voilà la bonne condition ?. » Le penchant à l’inertie n’étant que trop naturel, il convient d'encourager le mouvement, l'initiative, innovation.
Quant à l'harmonie préétablie du monde, compatible avec le polythéisme comme avec le monothéisme, la science l’a remplacée par la conception d’une harmonie bien davantage merveilleuse, qui serait issue du chaos et résulterait de la lutte. Réelle, la seconde l’est sans aucun doute et tend à le devenir plus intimement et avec une minutie croissante, en des cercles sans cesse plus vastes. Mais ce n’est là qu’une constatation de fait, sans aucune valeur d'obligation morale, encore qu’elle soit de nature à impressionner profondément les esprits.
Les idées de droit et de devoir réagissent contre la réalité, mais
1. Hostilité venue des guerres et sympathie de la vie en commun: Spencer, Mor. des diff. peuples, 1; Lévy-Bruhl, p. 83, 241.
2. Spencer, Science sociale, p. 259: L’insubordination, comme la subordination, est essentielle au progrès.