‹ Le Fondement du DroitChapitre 63 sur 166 · HARMONIE INTERNE ET HARMONIF EXTERNE · texte numérisé non relu

HARMONIE INTERNE ET HARMONIF EXTERNE

forcément elles en tiennent compte. Or les actions et réactions du moi et du non-moi aboutissent, comme toutes autres, à peu près à l'équilibre. Lorsque le non-moi possède une grande force expansive, le moi s’efface, et inversement. Les deux formes extrêmes se manifestent par l’égoïsme ou lindividualisme et par laltruisme ou le socialisme. L’affirmation médiane du moi et du non-moi s’extériorise par les sentiments égo-altruistes et s’exprime dans le solidarisme.

Dans l’individualisme pur, libertaire, il n’y a que des droits et aucun devoir. Le point de vue exclusivement social ne relève au contraire dans l'individu que des devoirs, sans aucun droit. La notion de droit attaché à la personne suppose en effet un certain individualisme, une existence et une valeur propres de l’homme, conçu comme centre d’action et de pensée; or cette condition défaille si on le considère seulement comme un membre de la société, dont l’activité émanerait de l’être social. Il n’est et ne vaut, en ce cas, que par et pour sa fonction; ses devoirs, sa mission, ne laissent aucune place au droit.

Cette négation des droits s’est rencontrée, sous la forme d’instinct et de foi, dans les doctrines où dominent les sentiments sympathiques : le christianisme donne le pas à l’obligation morale et passe sous silence l’idée de droits qu’on réclamerait. Chez Tolstoï, de même, le devoir est fort et le droit nul. La même conception a été systématisée en vertu de l’existence distincte, supérieure, antérieure, sinon organique, de la société. — Chez Comte, les deux tendances, sentimentale et scientifique, confluent. Les relations humaines ont la fraternité pour condition et origine de fait et comme base idéale : elle substitue à l’égoïsme l’altruisme, qui renferme l’ensemble des sentiments les plus nobles de la naiure humaine, ceux qui l’élèvent vers la perfection. La tendance effective et la fin idéale constatées dans ces prémisses se transforment en préceptes obligatoires : vivre pour autrui, agir par affection et penser pour agir. La fraternité chrétienne est insuffisante : il faut aimer son prochain plus que soi-même. Cet abandon du moi a pour conséquence forcée la négation de l'individu et de ses droits personnels : « Le positivisme ne reconnaît à personne d'autre droit que celui de faire son devoir. La notion de droit doit disparaître du domaine politique. Le positivisme n’admet jamais que des devoirs chez tous, envers tous, car son point de vue toujours social ne peut comporter aucune notion du droit, constamment fondé sur l’individualité *. »

4, À. Comte, Phil. pos., t. VI, p. 454; Catléch. pos., p. 288.

Plusieurs écoles sociologiques contemporaines aboutissent aux mêmes conclusions. Le droit n’existe que par la société, qui possède seule le pouvoir de commander, et pour elle, qui est la fin suprême où se résorbe toute vie individuelle. L’homme est inséparablement encastré dans la société, il y travaille à une œuvre qui n’est pas la sienne; même en dehors de l’administration, il remplit une fonction spéciale de la tâche commyne. L’intérêt et le bonheur de la collectivité organisée, voilà le bien objectif, présent sous forme d’idéal dans les cerveaux individuels. La conservation et le développement de l'ensemble primenf tout; ceux de ses fractions sont négligeables 1. Le premier devoir de l'individu est de s’adapter au milieu social. — On croirait entendre Hegel rappeler à chaque homme qu’il n’a de valeur que comme citoyen et que son souci constant doit être d'agir comme sujet de l’État. Et, de fait, ces doctrines sociologiques ont plus d’un point de contact avec l’idée de l’Etat-Léviathan et avec les écoles juridiques autoritaires, notamment germaniques, qui font découler tout droit de l'Etat et de la loi.

Les déductions sont logiques en la forme : reste à savoir si leur base — la prédominance de la société — est réelle et intangible et si leurs conclusions répondent aux conditions de l’évolution. Or, l’individu, jusqu’à nouvel ordre, jusqu’à ce qu’il cesse de mériter ce nom et doive le céder à la communauté, reste le centre unique de connaissance, sinon d’instinct et d’action. Objectera-t-on que, à cause du caractère accessoire de la spéculation par rapport à la vie active, plus essentielle, la société constitue dès à présent un « individu supérieur »? L’individu, au sens actuel, n’en demeure pas moins, seul, complet, jusqu’à ce que la société le réduise à ne servir que comme un de ses éléments. — De l’utilité, ce système tient compte sans aucun doute, mais il la rétrécit à celle du groupe, sans concéder que lutilité personnelle en constitue un élément, qui, sion le néglige, se retourne contre le but poursuivi. Le « salus populi », la loi du nombre, la force compressive, mentalement illimitée, de la collectivité, aboutissent, en écrasant les Individus, juste à l'inverse de la prospérité commune. Négliger les membres de la société, sans lesquels celle-ci n’est qu’un mot, c’est négliger la communauté 2. Si

1. Bordier, Letourneau; Courcelle-Seneuil, Etude du dr., p-. 105, 212;

A. Danten: la liberté des individus serait le grouillement des vers substitué à la vie centrale.

2. 11 n’existe, selon Fichte, qu’une vertu: s’oublier comme individu, penser pour la race; et un vice: penser à soi. — Mais des zéros multipliés donnent encore zéro. Si je ne vaux rien pour moi, que vaux-je pour autrui? (Fouillée, El. de la mor., p. 280.)

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