LE DEVOIR SANS DROIT
l’on condamne l’homme à un exercice spécial et toujours semblable, sans lui permettre de réaliser le type de l'individu complet, — ne fût-ce que par sport, comme amateur ou dilettante, — l’atrophie de la majeure partie de lui-même avilira les générations suivantes, car nous ne transmettons pas, conime les abeilles, des facultés que nous ne possédons pas : l’être d’intelligence serait impuissant à transmettre ses précieux dons, tandis que ceux qui sont susceptibles d’avoir une descendance auraient l’esprit brut...
À un autre point de vue, l’application exclusive de chaque homme à la poursuite de ses devoirs, sans souci de ses droits, aboulirait moins sûrement à son but, qui est le règne de l’ordre social, que ia conduite inverse. Il n'importe pas moins à la justice de ne pas souffrir l'injustice que de ne pas la commettre. Avant Jhering, Mirabeau, s'adressant au Quakers, avait prononcé ces paroles : « Tu veux la paix? Eh bien, c’est la faiblesse qui appelle la guerre : une résistance générale serait la paix universelle. » Dans un monde où la lutte est inévitable, l’abdication de soi ne peut être une conduite durable, sous peine d’élimination de soi-même et de son propre idéal de bonté. Le christianisme n’a pas seulement poussé la morale à empiéter sur la science juridique, mais il a, pratiquement, encouragé les violations du droit, à la façon des Tolstoïstes actuels, — et cela, au détriment de ceux qu'il visait à protéger, puisque chacun est « autrui » à son tour.
Travailler sans trève au bonheur commun, en ne songeant qu’à ses propres obligations, la maxime w’est-elle pas trop ascélique pour triompher ? N'est-ce pas l’idéal de la complication, de la déperdition de forces, de l’art de faire échec à ses propres desseins? N’y aurait-il donc plus de repos, puisque des devoirs nous sollicitent sans cesse ? Ce serait la logique du système, n’était le devoir de conservation, envers soi-même et envers autrui — pour pouvoir le servir.
L’individualisme ne se demandait pas pourquoi, au côté actif d’un droit, ne correspondrait pas la passivité d’un individu ou d'une collectivité (droits réels). La forme précédente du socialisme n’explique pas pourquoi l’obligation ne deviendrait pas, sous certaines conditions, exigible de la part de son bénéficiaire. Or l’idée de droit, dans sa genèse, se double de celle du devoir d’autrui, et l’idée de devoir comporte, dans certains cas, celle du droit d’autrui et, par réfraction, de notre propre droit, puisque nous sommes vis-à-vis des autres comme ils sont vis-à-vis de nous: les deux idées semblent donc presque inséparables. Une tierce conception, qui les admet tou-
tes deux, fonde pourtant le droit sur le devoir, — donnant ainsi la prédominance à ce dernier.
La manière la plus courante de rattacher le droit au devoir consiste à établir une corrélation entre le droit d’une personne, sujet actif, et le devoir correspondant d’une autre personne, sujet passif : ce sontdeux aspects complémentaires, l’avers et l’envers, d’un même phénomène, plutôt qu’unesrelation de moyen à fin. Le principe de finalité, la téléologie (infra), apparaissent seulement lorsqu'on fonde chacun des droits d’une personne sur ce fait, qu’il est nécessaire à l’accomplissement.d’un devoir correspondant de cette méme personne, ou l’ensemble de ses droits, sa liberté, sur leur caractère de garantie indispensable à l'exécution de ses obligations in globo. Ces diverses hypothèses supposent d’ailleurs également l’homme en société ou au moins la présence de deux individus: les devoirs envers soi, ne fondant aucune prérogative distincte, sont étrangers à la science du droit.
Le premier système, sans perdre ses caractères essentiels, a reçu quelque perfectionnement sous la forme suivante : « J’ai pour devoir de respecter votre vie et votre liberté; donc vous avez droit à ce double respect, et le devoir dont nous parlons étant universel, le droit qui en résulte existe pour moi comme pour les autres. » Par un circuit, on aboutit à la même égalité que posait la théorie de la liberté pour tous, et, les prémisses affirmant ici l’existence et l’universalité de la liberté, il n’y a rien de plus dans les conclusions. La formule elle-même échappe au reproche d’excessif fractionnement auquel on s'expose en fondant chaque droit sur un devoir corrélatif d’un autre individu ; elle est plus souple que l’exacte réciprocité de droits, qui exigerait une symétrie inexistante de situations et supposerait le droit déjà fondé, mais elle a le tort de ne pas laisser place à l’idée de devoirs-droits bornés aux rapports d’un individu avec un groupe et de groupes ou catégories entre eux, tels ceux de tout père envers tout fils ou réciproquement.
Ce système suppose d’ailleurs acquise l’idée de devoir , dont, jusqu’à preuve décisive dans un sens ou dans l’autre, il est logique d'admettre la simultanéité. En outre, les devoirs dont est tenu un individu envers ses semblables sont traditionnellement plus étendus que ce qu’on peut exiger de lui: la charité, la vertu et nombre de prohibitions et surtout d’injonctions ne sont point encore passés dans nos codes, Au risque d’accorder une certaine liberté juridique
1. A. Franck, Phil. du dr. pénal; Nouv. essais de crit. phil., 1890.