‹ Le Fondement du DroitChapitre 68 sur 166 · L'UTILITARISME. — CRITIQUE · texte numérisé non relu

L'UTILITARISME. — CRITIQUE

avec le sensualisme : la sensation étant supposée l'élément fondamental de la pensée, quoi de plus naturel que de voir notre mobile réel et notre (bien » idéal dans le bien-être ? Nul, à vrai dire, n’a songé à donner au droit pour fondement l’appétit ou le plaisir, sinon dans les formules : tel est mon bon plaisir, et: à chacun selon ses besoins. Maïs on a combiné de cent manières le droit avec l'intérêt plus ou moins stable et réel, avec les besoins physiques ou moraux, individuels ou sociaux.

On ne saurait toutefois admettre leur identité complète, sous cette forme simple, car ce sont deux concepts distincts : tout droit ne correspond pas à un besoin, et nul besoin, malgré son caractère de nécessité, ne constitue par lui-même, en fait ou en théorie, un droit. Nous refusons toute aptitude juridique à l'animal, qui éprouve pourtant des besoins, et si ceux de l’homme nous touchent davantage, il faut du moins qu’il s’y ajoute l’idée de leur respectabilité. Si nos législations confondaient la justice avec la satisfaction, elles ne connaîtraient aucun délit, car tout délit s’explique par le désir. Elles en sont plutôt la discipline 1.

Est-ce le résultat de l'oppression d’une classe, inspirée de son utilité ? Nous savons ce qu’il faut penser de cette invention de la part de ( faibles » qui auraient eu la force de gouverner le monde, ou de forts, à qui elle n’était pas indispensable. Les classes qui possèdent le pouvoir ne pourraient même l’exercer uniquement dans leur intérêt : elles sont solidaires de la communauté et si elles méconnaissaient par trop ses conditions de vie, leur type social disparaîtrait bien vite. — Le juste et l’injuste ne sont-ils que des manifestations de Putilité et de la nocuité générales? La collectivité, suivant les utilitaires, adapte bon gré mal gré, l'individu à ses fins. C’est le règne de La raison d’Etat, au-dessus des égoïsmes personnels : et ainsi s’explique l’apparente opposition entre le droit (ou intérêt commun) et l'intérêt individuel. La morale, d’après Bentham, n’est qu’une régularisätion de l’égoiïsme, et le droit, un accord obligé des convoitises : l'utilité bien entendue étant la seule règle de l’homme, placé par la nature sous l’empire du plaisir et de la douleur, il dresse le catalogue, l’arithmétique des jouissances et des peines d’après leur valeur relative. L'étalon étant unique, tout se

1. Richard, Idée du dr., p. 112 s, 183, 166: La pression des besoins détermine à la fois les délits et l’indulgence pour les délits: elle détruit le droit. Mais le droit correspond à une douleur à éviter et en indique le moyen. « Si l’homme était indifférent à la douleur [s’il pouvait l’être à ses conditions de vie], il ne serait pas devenu un être juridique. »

ramène à la quantité : le plus grand bonheur pour le plus grand nombre, voilà l'idéal suprême !. — Les utilitaires, dit M. Fouillée, procèdent comme des économistes (qu’ils sont pour la plupart) : la valeur d’une marchandise, simple « relation » de désirs de vente et d'achat, n’est pas un terme fixe, mais il s’établit une moyenne, un prix normal, sur lequel je n’influe pas directement et qui possède par conséquent une existènce objective par rapport à moi ; de même les qualités sont l’objet d’une moyenne sociale d'appréciation ; à cette valeur en soi, il ne nous est pas loïsible de substituer notre estimation personnelle.

Critique ?. Ces obligations, comme toutes celles qui résultent de l'intérêt, sont des nécessités de fait, loutes relatives et conditionnées, tandis qu'on prétend fonder une nécessité morale. Pour qu'il en soit ainsi, il faudrait que la société possède « une valeur comme telle et une valeur suprême ». Or, si nous lui en attribuons une, c’est parce que nous la supposons chez les hommes, attendu qu’une société d'animaux ne nous paraît pas plus inviolable qu'aucun de ces membres ; et dès lors que le plaisir collectif n’est pas d'autre essence que les plaisirs constituants, pourquoi sacrifierai-je le mien ? Nous sommes loin du fameux : Pereat mundus, fiat justitia.

A vrai dire, l’idéal contempteur de Vutilité serait aussi peu souhaitable qu’insuffisant le sentiment du devoir sans l'appui de l’intérêt. Mais il n’en résulte pas que ce guide ou cet aide constitue le fondement des institutions juridiques. Nul ne conteste que le devoir et le droit, loin d’exclure le plaisir et l'intérêt, présentent avec eux d’étroits rapports. L’accomplissement du bien nous donne des satisfactions, et le bien accompli nous procure des avantages aussi bien qu’à nos obligés, mais, si nous le considérons comme tel, ce n’est pas à raison des jouissances qu’il apportera. Le droit, dans son ensemble est utile; ses principes et ses applications présentent la même correspondance générale ; les institutions humaines sont, en grande partie, le produit du calcul et la mission des législateurs semble être

4. Pr. de lég., t. 1, p. 3, 3; E. Halévy, Form. du radic. phil, &. IT: « La morale des utilitaires, c’est leur psychologie économique mise à l’impératif. » Pourtant, optimistes jusqu’au laisser-passer absolu en économie politique, ils se montrent pessimistes et autoritaires comme législateurs. — J. Mill; St. Mill, Dissert. a. disc. et Util.; À. Bain. — Laplaigne, tb., p. 9, 53, 84: harmonie, bonheur, utilité; Novicow, Just. et exp. de la vie, p. 4, 357: limitation de droit — de vie.

9. Fouillée, tb., p. 169-212; El. sociol. de la mor., p. 286, 291 : Le plus grand bien du plus grand nombre n’est nullement précis. La qualité importe surtout. Avec les animaux, le nombre est plus grand, mais les intérêts humains sont noyés.

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