TÉLÉOLOGIE SOCIALE
avec ce complément, la conception de Tarde est encore incomplète. L'idée de désirabilité en soi correspond sans doute parfois à la conclusion d’un syllogisme dont les prémisses ont défailli, mais elle est souvent aussi le résultat direct d’un instinct, elle nous est donnée immédiatement par l’esprit sans ayoir jamais été conçue en vue d’une fin (infra : Genèse) : ce qui nous paraît avoir au plus haut point ce caractère, c’est même le vrai sentiment du devoir, irréfléchi et non conscient d’un but.
La théorie générale de l’activité téléologique, si séduisante, si précieuse en psychologie et en sociologie, comporte une lacune fondamentale : c’est de ne pas laisser soupçonner qu’il existe d’autres modes d'agir et que celui-là n’est ni unique ni primitif. Cette insuffisance éclate quand Tarde définit la nation : un grand syllogisme complexe. Avant la réflexion a existé l'impulsion, le désir direct, et, à son tour, s'est superposé à eux le syllogisme dont la majeure porte non sur un Cas concret mais sur un genre. Aux trois catégories d’actions qui correspondent à ces mobiles et subsistent côte à côte, nous avons réservé le nom de : jeu, travail et sport !.
Tarde se plaçait à un point de vue strictement individuel : tout en montrant que les conclusions des syllogismes corcordaient souvent et que Punité et la constance de but constituaient d’heureuses dispositions, il les envisageait comme portant sur des fins de l’homme et se passant dans le cerveau individuel. D’autres auteurs, juristes et publicistes, surtout de langue allemande, sans considérer l’homme isolé, s’occupent des fins de la société, de l’Etat?. Déjà, chez Kant, se rencontre la conception du royaume des fins, Suivant Lasson, le droit a pour mission d’écarter les obstacles qui empêchent la réalisation des fins de la société humaine et d’assurer la continuité de l'espèce. Selon Schäffle, c’est une force qui tend à ramener les volontés particulières à l’unité, de façon à ce qu’elles concourent au but poursuivi par le corps social. L’idée se rencontre fréquemment outre Rhin, avec ses deux conséquences, que les actions justes sont celles qui agissent dans le même sens que l’activité nationale, et que, le droit de poursuivre un but emportant celui d’employer les moyens appropriés, l'Etat est légitimement armé du pouvoir de contrainte.
4. Le Rôle de la Guerre, étude sociologique; L'évolution sociale dans ses rapports avec l’évolution psychique (à paraître).
2. Bierling, Jurist. Principientehre, t. I, p. 21, 25, 29: Le but dernier du droit est identique avec le but dernier de la société. Le moyen est la norme impérative, c’est-à-dire l’expression « eines Wollens, das seine Vollziehung von anderen erwartet, einer Zwecksetzung... »
Quoique sa base soit essentiellement sociale, ce système ne se confond pas avec celui qui fonde le droit sur le simple fait de l’existence et de la nature de la vie collective : la société est, ici, limitée par son but. Ce trait ne constitue d’ailleurs nullement une supériorité quand ce but revêt la forme d’un idéal a priori : perfection des associés, grandeur de l'Etat, etc. Sous l’aspect du maintien et du développement de l’espèce et de l'individu, nous l’accepterons comme principe objectif. :
— Jhering ! a le mérite de ne pas négliger le point de vue subectif. Rien, dit-il, n’arrive de soi : point d’effet sans causç et, dans le monde psychique, point d’action sans but. L’habitude même suppose un acte originaire réfléchi, dont la fin cesse, par répétition, d'être perceptible : ainsi la majesté du droit n’est pas la raison de la suprématie qu’il a conquise, c’est au contraire le sentiment juridique qui résulte de son triomphe, car le droit ne connaît qu’une seule source : l’idée pratique du but. Toutes les règles ont été édictées en vue d’assurer les conditions de vie de la société, ou plutôt de l’homme social.
A la différence de ceux qui reposent sur la conscience, sur les sentiments égoïistes ou altruistes ou l’idée simple du but, ce système, voisin de celui de Spencer, présente l’avantage d’offrir un critère objectif et non absolu. Pourtant l'explication psychologique qu'il fournit est loin de valoir celle de l’évolutionnisme. La morale et le droit seraient, suivant Jhering, des créations intentionnées, même à l’origine ; seulement la plupart des actes créateurs « isolés » remonteraient à un passé si lointain que l’humanité aurait perdu leur souvenir. Opposée, en un sens, à celle de l’école historique, où l’action subconsciente de la masse primait les inventions et calculs individuels, cette conception méconnaît la part de l’impulsion dans l’activité générale et dans l’activité juridique en particulier et celle des mobiles non intéressés. Elle constitue, a-t-on dit, un « utilitarisme perfectionné » où tout se ramène à la balance des intérêts. Or, si maint acte, dont nous avons originairement perçu le but, est, par la suite, devenu machinal, le processus inverse n’est-il pas aussi répandu ? Chaque jour nous découvrons la raison d’actes que nos ancêtres accomplissaient sans savoir pourquoi. L'instinct existe, vraiment originaire, et en lui c’est non un but qui attire, mais une propulsion (Trieb) qui précipite en avant, sans concevoir l’état à venir qui en résultera ni distinguer de
1. L'évol du dr., p. 15, 14, 167, 305, 291 s, 295, — Maynz, Dr. rom., 1876 p.371: l’élément fondamental de tout droit est la volonté se dirigeant vers un objet,
SYSTÈME DE JHERING 129
l’acte même sa sensation, Or une forme non équivoque de instinct est le mobile éthique qui nous pousse à accomplir les actes considérés comme éminemment désirables. Le sentiment moral, la plupart du temps, ne dérive pas d’un jugement de finalité.
Si, en écrivant qu’il n’existe auctme proposition juridique qui ne doive son origine à un but et qu’il faut l’apprécier par le but, Jhering entend seulement écarter la conception géométrique ou logique au profit de la dynamique, et abandonner en matière d’action le critère de la vérilé, particulier à la connaissance, — il a raison. S’il vise une fonction inconsciente, l'affirmation devient truisme et jusqu’à spécification, une superfluité, car tout fait tend vers un résultat : nous retombons ainsi dans la causalité, dont il prétendait sortir. S’il s'agit d’une fin consciente, nous protestons contre la téléologie juridique, contre la finalité dans le droit (Zweck im Recht), car la réflexion n’a qu’une part minime dans la morale et le droit : leur fonction et leur genèse sont, en une large mesure, involontaires et même inconscientes. Dans une première période, la spontanéité, les mœurs, agissent seules, et c’est seulement dans la seconde que se manifeste la réflexion en des textes motivés et par les spéculations des théoriciens.
Nous n’insistons pas sur l’appréciation des systèmes téléologiques : en ce qu’ils ont d’erroné, ils tombent sous les mêmes critiques que Vutilitarisme ; en ce qu’ils nous paraissent avoir de satisfaisant, nous les adopterons.