LÉGITIMITÉ DE L'IDÉAL
faudra déterminer le caractère de nécessité de l'idéal et son contenu. En tout cela il n’est point besoin d’en appeler à des concepts absolus: c’est relativement à un sujet que l'idéal vaut et qu’il doit être établi et c’est le pouvoir de ce même sujet qui donne la mesure de sa réalisation possible.
La notion d’idéal a résisté aux assauts plusieurs fois millénaires des criminels et des sceptiques. On l’a abattu et il s’est relevé. Rien ne prouve mieux sa puissance et son caractère indispensable. Le débat ne se restreint pas aux partisans du droit positif et du droit idéal !: il s’étend à la réaction de l’homme contre le milieu, contre le fait. Doit-elle être spontanée ou autoritaire ? facultative ou impérative? Ou bien peut-elle combiner, à des degrés divers, généralité, obligation et sanction? Elève-t-elle l’homme, ou bien, lorsqu'il croit pouvoir, comme un dieu, régenter la nature, n’entraîne-t-elle pas sa déchéance? En une position extrême, Nietzsche s'interroge : la science, l’idéal, le travail, appréciation, Padaptation aux fins anthropocentriques, toutes choses qui ont lieu en vue de notre vie et de notre bien, tout ce par quoi l'humanité s’enorgueillit de se différencier de l’animal, réalise-t-il son but mieux que les forces cosmiques qui, en dehors de l’homme, y tendent inconsciemment ? Atteinton plus sûrement son objectif en le visant qu’en ne s’en souciant pas ? La téléologie est-elle supérieure à l'instinct? — Cette philosophie présente l’inconvénient de conseiller une inertie relative, un amoindrissement de nos modes d’activité. Elle renverse l’évolution : cela même est dans la nature, que l’homme ait une réactivité propre.
L’attitude inverse, ambitieuse et modeste, a été prise par les pères du positivisme: Saint-Simon et Comte croient à la possibilité d’une réorganisation rationnelle de la société. Spencer ?, il est vrai, suppose que de meilleurs résultats seraient obtenus si on laissait agir les forces naturelles, mais il admet pourtant que l'humanité vise SyStématiquement à remplir ses conditions de développement. C’est merveille, en effet, de voir comment le progrès s’est accompli par
1. Saleilles, Ecole hist. et dr. naturel, R. trim. du dr., 1902, p. 80 s. Théoriciens déductifs et historiens ont, un moment, fait triompher un empirisme sans cœur : juges, juristes et législateurs devaient se borner à appliquer, analyser, enregistrer ce qui existait. On revendique pour la science le droit de juger ce qui est, pour la législation d'établir ce qui doit être et même pour la jurisprudence de s’orienter d’après un but de justice (Gény, Mélh. d’interpr.) et d’opportunité.
2. Just., p. 290...; Soc., t. III, p. 881 : On peut ne pas entraver le progres, on ne peut y aider. Nous ne pouvons inventer de traitement qui accélère le développement d’un être ou d’une institution, mais rien n’est plus aisé que d’en adopter un qui les atrophiera ou détériorera.
une multitude d’expériences, de tentatives, d'échecs, de leçons, d’éliminations individuelles : le problème de l'adaptation d'hommes divers à un milieu si varié était bien trop complexe pour être résolu par quelques principes ; il exigeait la collaboration des intéressés, de tous, dans les mille circonstances de la vie. Mais de tout ce labeur, chaotique d’abord, puis mieux ordonné, se sont dégagées des lignes de conduite. Il eût été vain ou dangereux de confier le destin de l’humanité à Platon ou même à Aristote, à Marc Aurèle ou encore à Montesquieu et il est douteux qu’il y ait avantage à laisser aux savants le soin de décider de notre avenir: (aux pires moments de la Révolution, le sort d’un peuple était en somme entre les mains d’assez bons philosophes » (Mæterlinck). A constater la lenteur des étapes qu’il a fallu parcourir pour parvenir à l’état actuel, d’ailleurs si différent de leur rêve, on mesure combien étaient impraticables les élaborations de ces théoriciens, combien trop simpliste, pour satisfaire aux exigences infiniment variées de la réalité, demeure la conception d’une humanité brusquement libérée. Mais l'habitude de la méthode d'observation, une pénétration plus exacte des possibilités et des conditions de viabilité des systèmes sociaux, ont rendu plus prudent, plus réservé dans les innovations proposées. Les sociologues ne visent pas, comme les idéalistes anciens, à transformer la société de toutes pièces par un coup de baguette. Est-ce pauvreté d'esprit? Si le penseur est de moins en moins intuitif et imaginatif, de plus en plus positif, c’est que son idéal se rapproche des facteurs du réel à mesure que s’étendent ses connaissances notamment des conditions de l’évolution, de la vie et de la société. Son influence, d’accord avec le « génie de l’espèce », son effort réfléchi confluant avec l’action de la masse sociale, seront mieux accueillis, plus efficaces, que s’ils en contrecarraient la marche.
En choisissant un but, l’homme n’assume:t-il pas un risque en surcroît, tandis qu’en laissant arriver le futur il serait sûr de ne pas se tromper ? On est allé jusqu’à soutenir que nous devions ne pas apprécier le présent, en prévision d’un processus analogue, pour la nature morale, à celui qui s’est déroulé pour la nature physique : « à mesure que la réalité sociale deviendra davantage objet de science, elle sera moins objet de sentiment » ‘. Une « partialité résolue en faveur de ce qui est », l’ «amor fati », seraient-ils, comme le prétendait Nietzsche, le mètre propre à apprécier la grandeur d’un esprit ?
Il est anormal, sans doute, d’éprouver des sentiments éthiques à
À, Lévy-Bruhl, Mor., p. 252; J. de Gaultier, De Kant à Nietzsche, p. 123.