APPRÉCIATION ET RÉACTION
propos de tout, mais il ne l’est pas moins d’en être dépourvu, de manquer d’instincts moraux, complétant la notion des qualités des choses. Nous ne reviendrons pas sur l’idée que, l’idéal étant une forme de la réaction de l’être contre son milieu, l’interdire équivaut à supprimer une réalité, à offrir un idéal. Nous convenons d’ailleurs que le futur et l’idéal tendent tous deux à l’économie et à l'harmonie des forces, mais cette adaptation n’a point rapport à nos fins particulières : que notre monde soit bien agencé, cela nous évite-t-il de prendre souci de nous-mêmes, de faire nos propres affaires, de « nous pousser » et n’est-ce pas précisément de la multitude des efforts semblables que résultent les qualités de cette société? La science nous conseille de ne pas prétendre adapter le monde à nous sans nous adapter à lui, elle pose des limites à notre expansion; mais, dans ces limites assez larges, l'accroissement du savoir n'empêche nullement un sujet quelconque d’imaginer des états non réels et de les préférer, relativement à lui, à tel état actuel ou futur qui ne lui paraît pas le meilleur possible et auquel cette idée suffit parfois à les substituer. Nous ne nous contenterons donc pas, pour savoir, de décrire et prévoir, mais, pour pouvoir, nous essaierons d'apprécier notre situation actuelle et d’inventer les moyens d’améliorer notre sort. Aux pronostics doivent se joindre des idéaux.
Nous tombons ici en une seconde embüche. La science ayant exclu la finalité anthropomorphique du domaine de la nature, par la raison que celle-ci n’agit pas à la façon de l’homme, le principe a rejailli sur le monde de l’homme, d’où précisément était tirée la distinction. A l’inverse des errements anciens, le mécanisme a été transporté de la physique à la biologie et de là à la psychologie, bannissant ainsi la téléologie de son propre domaine, c’est-à-dire de l'activité humaine volontaire, où son action est certaine. Cela équivaut à nier la réalité et la spécificité de tout travail, de tout acte accompli en vue d’un résultat préconçu. Or, la conscience peut être un épiphénomène et les événements se passeraient sans doute de même si nous ne les voyions pas; mais la question de la finalité est autre : le phénomène physiologique qui accompagne la préconception d’un état est différent de celui qui nous y pousse directement et pourtant il nous amène aussi à sa réalisation, à l'adoption des moyens d'y parvenir, alors même que la conscience des « motifs » disparaîtrait ultérieurement, comme il arrive fréquemment dans la morale et le droit.
L’homme, sans doute, n’a pas une mission à remplir, mais il tend vers un but et peut s’en assigner un ou plutôt une multitude, comme
tout sujet de pensée, en vertu de son autonomie et pour son bien. Fussent-elles conformes à la causalité naturelle, ses décisions n’en remplacent pas moins, dans leur domaine, les forces inconscientes de la nature. Il leur est même loisible d’en différer : l’évolution n’est pas un Fatum où tout, même la vitesse, serait réglé invariablement et une fois pour toutes ; elle comporte une marge pour le possible et l’homme peut s’y mouvoir à son profit. Füt-elle prédéterminée, ou, du moins ses phases ne sauraient-elles anticiper Pune sur l’autre, il ne serait pas moins praticable den seconder la marche, d’abréger les temps. Souvent, d’ailleurs, une influence minime détermine une déviation amplifiée par le prolongement et sans redressement possible. Les révolutionnaires et même les utopistes ont, quoiqu’on dise, exercé une action; elle eût pu être meilleure et, par cela même, plus durable, mais c’est à nous d’améliorer l’idéal sans, pour cela, le supprimer. Loin que cette intervention suppose une finalité transcendante et une harmonie préétablie, ilsuffit qu’un sujet possède un critère de valeurs relatives à soi, pour apprécier ce qui est et proposer les fins qui doivent être.
Or, aucun être ne peut se contenter du fait, prendre le monde tel qu’il est : le monde, quoique dise Faust, ne lui rendrait pas la pareille. Tout moi a son bien, ce qui lui est favorable, et il ne saurait le juger comme son mal ni agir de même envers lui, sous peine d’être brisé et d’entraîner son aberration dans son néant. Qu’au point de vue absolu, il n’y ait ni rationnel, ni irrationnel, qu'importe ? L’homme ne vit et ne peut continuer d’exister qu’à la condition de rester dans le relatif, de se prendre sinon comme but, du moins comme mesure de valeur. L’approbation de tout, la négation des valeurs positives et négatives, peuvent servir à l’amusement métaphysique de quelques philosophes. Elles ne sauraient entrer dans un système pratique. « Il n’y a de limite aux droits de chacun que dans Pimpossibilité physique; tout ce qu’on peut faire possède une valeur égale; il n'existe que des nécessités de fait » : à ces trois propositions nous opposons les plus formelles négations. Il est mauvais, avons-nous dit, de faire tout ce qu’objectivement on peut faire dans une circonstance donnée ; nos actes ont une valeur relative qui n’est point toujours identique ; enfin, à côté des nécessités physiques, logiques et économiques, il faut des nécessités d’idéal. Le maintien et le développement de l’être ne sont point inconditionnés : et leurs conditions ne sont nullement indéterminées : partout où il y a vie, il existe des limitations à la vie, et elles sont conformes à l'intérêt vital de l’individu et de lespèce.