LIMITES AU POUVOIR EFFECTIF
Le possible pratique comporte deux ordres de restrictions au possible concevable. Le premier correctif au pouvoir réside dans l’intérêt conscient, mais ce tempérament utilitaire n’est pas le seul : l’idéal, le droit et la morale, poussent à tenir compte d'intérêts inconscients ou insuffisamment sentis, parce que faturs, lointains, indirects, hypothétiques ou concernant en premier lieu autrui, la collectivité ou la descendance. Loin de contenir l’apologie de notre caractère, de suivre nos inclinations et calculs, l’idéal s’élève fréquemment contre eux, au nom de nos conditions de vie. C’est une force et pourtant il se fonde et fonde le droit en dehors de la force. Certains actes sont désirables relativement à un individu ou à un groupe : ils le paraissent en soi lorsqu’on n’en découvre ou n’en admet pas la raison. Ces ( absolus » sont indispensables tant que leur rôle n’est pas rempli par des mobiles contingents ; ils évitent que nous englobions dans le même jugement, dans la même aspiration, ce qui, sans que nous le sachions, nous nuit ou’nous profite.
Pour mesurer l'étendue des restrictions aux pouvoirs effectifs, on n’a qu’à comparer à la multiplicité des ordres et défenses de nos codes et de nos morales, la simple devise de l’abbaye de Thélème : Fais ce que voudras, ou celle des Haschichins et de certains anarchistes : Tout est permis. Loin de nous la pensée d’encourager la complication, mais, chacun en bénéficiant à son tour, tout le monde gagne au compromis. La réglementation même correspond parfois à un accroissement de liberté : une liberté non reconnue ne donne pas lieu à beaucoup de dispositions législatives!
En résumé, tout être ayant son bien et son mal, leur objet prend naturellement la forme d’un but chez l’homme, doué de la faculté de se diriger d’après des images préconçues. De là la distinction, absente du reste de la nature, où elle n’a que faire, mais depuis longtemps établie dans nos semblables, entre ce qui estet ce qui doit être, entre les lois physiques de causalité et les lois morales de finalité. Les nécessités de fait (ceci sera) sont intransgressibles ; les préceptes impératifs (fais ceci), inviolables en théorie, ne le sont pas en fait : leurs barrières peuvent être franchies, bien que, par leur nature, elles réclament de ne l'être pas. Jusqu’à quel point l'idéal est-il donc efficace et réalisable ?
— Nul doute que la contrainte ait une influence en vue de propager ou d’atteindre un idéal donné, mais elle n’est pas le procédé le plus sûr et se borne souvent aux actes extérieurs (dont l'habitude ou la désuétude modifient toutefois la manière de penser). Elle-même, dans notre cas, est dirigée par l’idée et, en ce qu’elle a de matériel, sort de notre sujet.
Supposons donc l'idéal admis !. Il est certain que la puissance créatrice du droit s’exerce dans les limites restreintes. Le législateur n’est pas le dispensateur de bienfaits qu’imagine volontiers le vulgaire, et il échappe à l’action des textes de changer de fond en comble l’ordre social. Mais, de ce qu’il ne dépend pas de nous d’atteindre telles utopies qu’a produites une imagination déréglée, il n’est point légitime de conclure que l’idéal n’influe pas sur la réalisation des choses qui dépendent de nous.
Nous nous trouvons ici en présence de nouveaux adversaires, en la personne de certains déterministes. « Des‘règles impératives, proclame Schopenhauer, supposeraient la possibilité de changer le caractère, de rendre bon le méchant : c’est comme si l’on ordonnait au chat de ne pas manger les souris. » Prétendre nous réformer par des états de conscience, n'est-ce pas être aussi dédaigneux des lois de l’organisation et de l’hérédité que vouloir nous doter d'ailes ? « Les morales sont aussi vaines qu’elles sont belles. Elles ne sont qu’à la portée des gens qui n’en ont pas besoin et leur effet est nul dès qu’elles ne sont pas renforcées par les leçons du catéchisme et par la crainte de l’enfer ?. » Du côté des partisans du libre arbitre, nous entendons la contre-partie : « Supposez ? que l’homme ne soit pas libre : ou bien il serait contraint d’accomplir la loi par une nécessité irrésistible et dès lors la loi est inutile ; ou bien l’agent serait empêché par la même nécessité d’accomplir cette même loi, et dans ce cas, elle est absurde. Il est inutile de dire : Fais cela, à celui qui ne peut s’empêcher de le faire; et il est absurde de le dire à celui qui est dans l’impossibilité de le faire. » On oublie, répond M. Fouillée, que « la loi promulguée, avec ses motifs et mobiles influant sur l'intelligence et la sensibilité, peut devenir un des facteurs de sa propre réalisation ; un ordre, tout comme une menace, n’est donc ni inutile ni absurde dans l’hypothèse du déterminisme, puisque c’est un des ressorts possibles de l’automate intelligent et sensible ».
Le libre arbitre n’est donc pas indispensable ; il suffit du choix conscient des mobiles. Bien mieux, c’est, non pas, comme les mora-
4. En le dénigrant à cause des bornes qu’il oppose à l’égoïsme, on reconnait implicitement sa puissance. Stirner (p. 64) rit au nez des gens qui invoquent leur sainte liberté au lieu de la prendre. Mais lui-même admet ailleurs que cette sainteté entraîne le vouloir et procure la force. — On aresse tout le monde à être moral, alors qu’on ne le tient pas pour susceptible d'être musicien? Cela prouve que personne ne peut subsister sans idéal.
2, Laplaigne, Morale d'un égoïste, p. 9.
3, P. Janet, Psychol,, p. 303 (Fouillée, Mor. cont., p. 282).