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EFFICACITÉ DE L’IDÉAL

listes, sur la liberté, mais sur le déterminisme, que nous comptons. Plus on est convaincu que le mobile prépondérant l’emporte, plus on manifeste de confiance dans l’idéal. Un fait étant donné, tel autre s’ensuivra : cette loi n’exclut nullement, mais plutôt entraîne la possibilité de changer la conséquence en modifiant l’antécédent. Si quelqu'un fait bon marché du déterminisme, c’est bel et bien ceux qui prétendent que tout se passe de même avec ou sans l'idéal ou contestent l’efficacité des idées-forces.

Il importe, pour modifier l’état extérieur, de changer, avant tout, la teneur de la pensée humaine. Sans doute cette pensée est ellemême une résultante et toute transformation des conditions matérielles d’un individu ou d’un peuple affecte son tempérament et ses possessions intellectuelles. Mais le phénomène psychologique se trouve au point de convergence. L’idée est donnée, mais elle donne à son tour ; elle rayonne et réagit sur les faits, en les adaptant à elle. De même la loi se modèle sur les mœurs, mais façonne aussi la structure et les relations sociales. Entre les deux extrêmes, de conformer sa vie à l’idéal ou de justifier par des principes son tempérament et ses actes, l’homme n’est pas enserré comme entre les deux alternatives d’un dilemme : il reste place pour une solution intermédiaire qui consiste à suivre des maximes mises en rapport avec les conditions théoriques de la vie. Il est impossible d’exagérer l’importance que possède pour un individu ou un groupe, l’admission d’un but distinct de développement, conforme à ces desiderata, fût-ce la simple révélation de leurs vagues désirs de réforme.

Nier l’existence distincte et l’action de l'idéal, c’est se refuser à lune des constatations les plus générales et les mieux établies de l'humanité. La psychologie confirme et explique le pouvoir d’arrêt ou d’impulsion que possèdent les idées. De tous côtés, on observe la chasse à l’idéal et il est peu probable que, sans elle, les choses eussent été semblables. La considération d’un acte comme désirable, son rejet pour cause d’immoralité, d’injustice, jouent le rôle, incontestablement moteur et directeur, de la notion d’utilité ou de nocuité : ils poussent à l’accomplir ou bien, matériellement possible, à s’en abstenir, ils dirigent la force dans un sens alors que sans eux elle aurait agi dans un autre. Que de tentatives le respect de la légalité n’a-t-il pas retenues!

Persuasif ou impératif, l’idéal est une force qui commande l’obéissance. Il ne se présente pas seulement sous l’apparence charmeuse d’un ( but qui attire et sollicite l’effort », mais aussi sous l’aspect plus sévère de la parole d’un maïtre. Longtemps avant que les évo-

lutionnistes aient vu dans notre esprit l’image de l'appareil justicier, la voix publique appelait le sens moral notre juge et notre bourreau intérieur. « Tout Prussien porte en lui son propre gendarme » : cette remarque d’un officier allemand est vraie de la plupart des hommes. Il n’est pas de contrainte plus sûre, de peines plus cuisantes, que celles de la conscience : son action est préventive, tandis que les agents de la force publique mettent rarement la main au collet du malfaiteur au Honent où le délit va être consommé. Ce n’est pas que la légalité ne possède point d’autres garanties que l’idée tendant à réaliser son règne; mais la contrainte exige que l'autorité accepte la loi, et la prévision de cet effet, c’est-à-dire la (crainte du gendarme » se ramène en grande partie à la crainte de la déconsidération. Loin que l’idéal individuel soit dénué de forces, il est plutôt à redouter, à notre époque, que les administrés, le judiciaire, l'exécutif ou même le législatif, s’attachent trop exclusivement à leurs conceptions personnelles, d’élévation variable. Les mots d'ordre triomphent dans la masse, étroits dans leur concision, même s’ils empruntent à la raison et à la justice un peu de leur éclat et de leur force. Rien ne prouve mieux la puissance des mots et des idées. Certes il serait vain d’espérer transformer le monde par la vertu des formules, mais n’ont-elles pas fomenté des révolutions, dressé des barricades ? Qu’elles cachent ou non des intérêts, les idées ont, de tout temps, mu et dirigé les peuples comme les individus : leur empire s’étend sur toute l’humanité.

Voyons donc de plus près leur mécanisme.

L’objet d’une aspiration n’existe que dans l’esprit, mais c’est une virtualité qui sera peut-être une réalité demain et sa conception même favorise cette « réalisation ».

Cette action est-elle propre aux sentiments ou s’étend-elle aux simples concepts? Spencer (Science sociale, ch. xv) amoindrit le rôle de l’idée. D’une part suivant lui, la connaissance générale pure ne produit pas l’action, n’affecte pas la conduite (ivrognerie, imprévoyance, et, inversement, sauvetages...). On pousse à l'instruction, parce qu’on croit l'ignorance cause du vice et du crime : cette conviction est erronée et, a priori, absurde : pourquoi la géométrie apprendrait-elle à se bien conduire? D’autre part l’enseignement moral supposerait que l'acceptation d’un principe par l'intelligence en assure l’obéissance : le prêtre, le maître d’école, ont échoué en cette œuvre, ( L’habitude morale ne s’acquiert que par le sentiment. » — Il nous semble pourtant que l’idée, dégagée de tout élément sensible, exerce une double influence, soit comme idée-force d’après

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